lundi 19 mai 2008

Cent raisons apparentes



Samedi matin, je circulai en voiture quand je me rappelai que j'avais oublié de remercier ma mère pour les cent euros qu'elle m'avait offerts pour mon anniversaire.

Les cent euros étaient déjà dépensés depuis bien longtemps en achats de nourriture et autres babioles vitales : je ne m'étais pas spécialement offert de cadeau et je me voyais mal raconter cela à ma mère.

Je me voyais pourtant bien offrir cent euros au premier venu. Me disant cela, je repensais à la biographie d'Alexandre Jardin quand il racontait la vie de son père, un original bienheureux qui, par mauvaise conscience de sa fortune, aimait s'arrêter dans une cabine téléphonique et y laisser quelques centaines de francs pour procurer un instant de bonheur au prochain usager de la cabine.

Ces pensées sorties de ma tête, je poursuivis ma route jusqu'à ma banque où m'attendait notre nouvelle conseillère, la cinquième en deux ans...

Après deux heures de présentations, d'échanges, d'argumentaires et de palabre, je ressortis de la banque fier d'avoir exprimé mes griefs, revendiqué mes exigences, économisé douze euros ardemment négociés et souscrit à une carte Premier très chère et ô combien inutile.

Sortant sans un sou sonnant et trébuchant (le sou) dans mon portefeuille, je décidai de retirer cent euros du distributeur pour m'offrir un café et effectuer quelques emplettes au marché.

Après avoir ingurgité mon café et lu tranquillement les DNA, je me levai pour régler la note. Quelle ne fut pas ma surprise en ouvrant mon portefeuille de le découvrir vide de chez vide. Confus mais serein, j'informai ma serveuse préférée que j'allai vite retirer de l'argent et revenir rembourser ma dette.

Je retournai donc au distributeur en me demandant comment j'avais bien pu égarer cent euros en aussi peu de temps. Évidemment aucun euro ne m'attendait dans la fente à billet du distributeur. Je fermai donc les yeux pour me remémorer la scène. Celle-ci se déroule une demi-heure plus tôt : je me revois demander un retrait de cent euros, presser le bouton métallique pour valider que je ne souhaite pas de ticket, entendre le bip bip m'informant que je peux retirer ma carte bleue, la récupérer effectivement et repartir... sans avoir retirer les cent euros. Aussitôt je rouvris les yeux pour crier un "Quel con !" tonitruant en mon for intérieur.

Néanmoins satisfait d'avoir si rapidement revécu et identifié mon erreur, je réitérai l'opération en veillant cette fois à récupérer réellement mes deuxièmes cent euros que j'emportais cette fois avec moi.

Mi-déçu mi-fataliste, mais franchement heureux d'avoir offert cent euros à un inconnu, je décidai de ne plus faire d'emplettes et de ne plus dépenser d'argent au cours de cette féérique matinée.

Je récupérai donc ma voiture et, rentrant chez moi, je décidai de téléphoner à ma mère. Je la remerciai très sincèrement de des cents euros qu'elle m'avait offerts. J'hésitai à lui raconter la réalité de mon histoire et préférai la taire. Pourtant, au fond de moi, je sais qu'elle en aurait rigolé et qu'elle aurait été fière de moi, fière que son fils se soit offert ce délicieux poème.

 

Ostwald, le 19 mai 2008.

 

 

 

vendredi 14 décembre 2007

C’est dans cette rue

C'est dans cette rue
Que passent les voitures
Quittant le centre historique
Pour gagner les autoroutes

C'est dans cette rue
Que marchent les piétons
Longeant les murs crépis
Pour rejoindre leurs offices

C'est dans cette rue
Que certains matins
Je marque une pause café
Avant de regagner l'autoroute

Ce matin je me garais
Lorsque sortant de mon siège
Je vis par la fenêtre opposée
La tête d'un cheval

Ce matin ce cheval
Regardait le ciel
Immobile et lamentable
Sa tête sortant d'une poubelle

La poubelle était grise et bleu
Et la robe brune du cheval
A roulettes tranchait dans
Ce matin froid d'automne

Aussitôt je pris mon téléphone et
Dégageai le viseur de l'appareil photo
Tout en m'extirpant de la voiture
Quand à peine debout je la vis

Elle venait de surgir sur le trottoir
Femme quinquagénaire
Manteau rose vieillot
Joues rougies par le froid

Elle se tenait à cinq mètres de moi
Ses pieds solidement arrimés au sol
Ses doigts repliés tenant un téléphone
Photographiant Mon cheval

J'eus un fou-rire
Et refermai discrètement
Le viseur de mon téléphone
Avant de m'éloigner

Une demi-heure plus tard
Les DNA et mon café ingurgités
Je regagnais ma voiture
Quand à peine installé je le vis

Il venait de surgir sur le trottoir
SDF quinquagénaire
Manteau gris élimé
Joues rougies par le froid

Il se tenait à dix mètres de moi
Ses yeux fixant la poubelle
Il se tenait à trois mètres de moi
Ses mains libérant Mon cheval

Je regagnais mon autoroute
Et me remémorais cette histoire
Elle et moi fixant ces instants
Et lui revendant Mon cheval

Strasbourg, 14 décembre 2007



vendredi 7 décembre 2007

Trois jours et quatre poèmes à Paris


Rastafari Black rasta veste kaki


Écouteur sur les oreilles
Alpha Blondy ou 50 cents
Méfiance
Appréhension
Peur de l'inconnu
Approche
Derrière lui
Nuque dégagée
Peau nette
Regard glissant vers le bas
Valise
Sac à dos
Étiquette Iberia
L'Espagne
Chaleur
Flamenco
Salsa
Sons et lumières
Métamorphose fantasmagorique
D'un clodo douteux en guitar-hero
De ma méfiance en regain d'intérêt
Méfiance
Méfiance
Surtout de mes propres préjugés

Grain de poussière


Avant-hier dans le métro après avoir observé un rasta je termine un livre dans lequel Philippe Grinberg va au Mémorial de la Shoa découvrir son Secret
Le soir j'aperçois enfin mon hôtel de Turenne quand je passe par la Rue des Rosiers et devant la porte d'entrée du mémorial

Hier matin je pense au 22 à Asnières
Le soir Valérie me dit "C'est quoaaa ?" en imitant la voix nasillarde du Grand Fernand

Hier après-midi Anne qui bosse au Monde me parle de John Paul Lepers
... Que je croise à 23h38 en quittant des amis

Ce midi, C. Meyer me parle de son mari Pierre-Marie qui a des origines en Alsace à Woerth
Aussitôt j'appelle l'une de mes meilleures amies D. Meyer de Woerth pour savoir si elle connaît cette branche familiale

Trop de similitudes troublantes

Je rentre me coucher

Du fond de ce troquet trente et un an nous séparent


Cette année-là j'ai treize ans
Je passe ma Bar Mitzvah
Et depuis
Plus jamais je n'ai parlé hébreu
Et plus jamais je n'ai mangé casher traditionnel
Jamais tout à fait remis de ce repas de fête organisé pour marquer la réussite de mon passage dans la vie adulte
Toujours dubitatif devant un canard à l'orange
Et écœuré par ce sorbet casher sans goût que ma mère avait appelé "La surprise de Bernard"

Ce soir
Je déambule Rue des Rosiers
Au-dessus des portes
La mémoire reste vive
Le loup n'est jamais bien loin
Au numéro 4
Il s'agit de la mémoire des morts du Directeur, du personnel et des élèves de l'école ORT
Arrêté par la police de Vichy et la Gestapo
Déportés et exterminés à Auschwitz
Parce que nés juifs
Plus loin mais si proches
Au 16
Les Lewkowicz et les Merkier
Toute une famille
Tuée par les nazis
Avec la complicité de Vichy
De l'autre côté de la rue
Le numéro 7
Un restaurant
Un rideau fermé
Couvert d'affiches
Une enseigne
Jo Goldenberg
Ici pas de plaque commémorative
Pourtant ici
Cinq hommes ont fusillé
Tué six hommes
Blessé vingt-deux autres
C'était le 9 août 1982
Tués par la haine
"Et même parmi eux des Français innocents"
Commentaire du Premier Ministre de l'époque
Maladroitement
Extrême-droitement mal
Je pense à la peine des morts
A celle des survivants
Je poursuis mon chemin
Rue des Rosiers
D'autres enseignes
D'autres panneaux publicitaires
Ici je me sens chez moi
Cousin d'une histoire
Cousin de l'Histoire
Ici je suis des vôtres
Ici je veux faire comme vous manger un Fallafel
A présent je commande une assiette de boulettes de viande grillée que je savoure en écrivant ces lignes je vide mon assiette et termine ma Maccabee (une bière israélienne) puis saisi d'un doute j'interpelle un serveur kippa sur la tête "Au fait c'est quoi un Fallafel ?" que je lui demande "Une boulette de pois chiche vous voulez goûter ?" me demande-t-il avant de revenir avec au bout d'une fourchette en plastique ce qui ressemble à une boulette de viande
Je ne goûte pas
Je savoure et termine ce récit
Trente et un ans après l'émotion qui l'a inspiré

Similitudes 2 (Pour Véro)


Face à moi
Anne H.
Une fille Camille
Onze ans
Anne repasse son bac
Toutes les nuits
Et révise

Comme toi
Mon Amour
Comme Toi


Paris, 4 au 7 décembre 2007




samedi 2 décembre 2006

100 000 kilomètres minute



Vendredi 1er décembre 2006.

Aujourd’hui, c’est un grand jour. Ce matin, je suis rentré à minuit treize et mon compteur affichait 99998 km. Cela fait facilement une semaine que je jubile à l’idée de voir les cinq chiffres de mon compteur basculer dans l’ère des centaines de milliers. Et je m’entraîne à me concentrer sur les changements d’unité. Je m’entraîne surtout par tranche de dix kilomètres, me concentrant particulièrement sur le neuf et les hectomètres qui défilent. Et trois fois sur cinq, ça ne loupe pas, enfin si justement, je loupe la transformation du dernier neuf en zéro, concentré que je suis sur la route ou sur la musique que j’écoute ou sur je ne sais quelle idée précieuse que je trouve lamentable dès que je vois que j’ai une nouvelle fois loupé l’apparition du zéro. Et ce matin, je sais que je vais enfin vivre ce moment rare.

J’ai quarante-trois ans et ce n’est évidemment pas la première fois que je vais avoir une bagnole qui aura franchi le cap des cent milles. Dans l’ordre, une Golf, une Lancia, une Seat, une Ford, une Alfa, une Renault. C’est drôle, en l’écrivant, je croirais presque que je le fais exprès de changer de marque à chaque fois… Évidemment, je n’ai pas fait des centaines de milliers de kilomètres avec chacune mais, autant que je me souvienne, je n’ai jamais vécu ce moment de bascule de cinq à six chiffres.

Hier soir, ou plutôt tôt ce matin, en rentrant, j’ai prié pour que la bascule ne se fasse pas dans cette nuit de solitude. Depuis une semaine que j’attends cet événement, j’ai en effet imaginé plusieurs scénarii et aucun d’entre eux ne situait l’action avec moi au volant tout seul dans la nuit noire. Celui qui me semblait le plus sympa consistait à emmener ma famille avec moi pour rouler juste un à trois kilomètres et ainsi transformer ce moment en un souvenir familial original. Une sensation partagée qui ne pourrait trouver sa place dans l’album photo familial mais resterait graver dans le conscient familial. Mais là, à minuit treize, je sais que je ne vais pas les réveiller pour les embarquer dans cet événement qui les perturberait plus qu’autre chose. Mais c’est sûr que si je le faisais, ça resterait dans le conscient familial ! Mais pas comme je l’espère, ça c’est sûr aussi.

Quand je dis que le passage de 99 999 à 100 000 est un moment rare et un évènement, évidemment je sais qu’en lisant ces lignes vous trouverez que c’est plutôt un non-événement. Certes, nous vivons en 2006, à l’heure où tout le monde roule en bagnole et où plusieurs millions d’individus vivent certainement ce même non-événement en même temps que moi. Mais je sais que ce sera un moment rare pour moi car je ne me souviens pas encore avoir fixé mon attention sur ce non-événement que je dois pourtant certainement avoir déjà vécu, tout comme ma femme et évidemment mes enfants.

Bref, à minuit treize, j’ai très rapidement pris la décision de ne réveiller personne. Je ne me vois pas non plus les réveiller plus tôt demain pour les embarquer dans une aventure matinale à sept heures du matin car ils ont plutôt le réveil tranquille. Là aussi sinon, ça ne resterait pas dans le conscient familial comme je le veux. Ce n’est pas grave, j’aviserai au réveil.

Au réveil, j’y étais à six heures. Et je savais le scénario que j’avais imaginé. Je les ai réveillés tranquillement et nous avons pris un petit déjeuner tranquille. Je leur ai dis Salut et je suis entré dans ma voiture à sept heures cinquante.

Départ devant le numéro 4 de la Rue des Faisans. Je tourne à droite puis à gauche pour prendre la Rue du Rivage. C’était une petite rue sympa mais nos élus ont décidé d’en faire le début du futur contournement d’Ostwald durant les travaux du futur tramway. J’imagine déjà les files ininterrompues de voitures et de poids lourds. Hors de question de vivre un moment rare dans cette rue là. En plus, le rivage en question est celui qui borde la gravière du Gerig, une gravière entourée d’une plage où les plus populaires de nos concitoyens venaient bronzer et se baigner l’été venu. J’écris "venaient" car ils ne peuvent plus venir vu que ma voisine de mairesse à décidé d’ériger une barrière afin de « protéger la population contre les risques de noyade ». C’est la version officielle car depuis c’est elle qui bénéficie de la tranquillité d’une plage et d’une vue imprenable sur la plus grande gravière de la Communauté urbaine de Strasbourg. Avec toutes ces pensées dans ma tête, je me vois prier pour que le cap des cent milles n’intervienne pas dans cette Rue du Rivage. Je vois le compteur affiché soudainement 99999 kilomètres. Et merde, plus qu’un kilomètre et je n’ai pas réussi à voir la bascule de 99998 en 99999. Pourvu que je voie la prochaine bascule et que je sois sorti de cette rue.

Ouf, le feu rouge est en vue. Je prends à gauche et me voilà dans la Rue de l’île des Pêcheurs. A ce moment-là, je sais que c’est celle-là, que ce sera celle-là. Cet endroit a en effet déjà une histoire dans mon conscient familial. Quand ma mère a su que j’allais habiter Ostwald, il y a plusieurs années de cela, elle m’a dit qu’à l’époque de sa jeunesse, ce n’est pas loin de chez moi que les Strasbourgeois venaient passer le week-end, entre amis et en amoureux. Il y avait en effet la gravière du Gerig et une petite île avec une guinguette que l’on ne pouvait gagner qu’en barque à la rame. D’où le nom de la Rue de l’île des Pêcheurs. Ce sera celle-là.

Le seul problème de cette rue est qu’entre le feu rouge et la Rue du Général Leclerc, il n’y a pas beaucoup de centaines de mètres. Et je n’ai pas envie non plus de vivre ce moment rare dans la Rue du Général Leclerc. C’est la rue qui traverse Ostwald d’Est en Ouest et c’est bien le problème de ma commune qui se résume plus à une grande traversée routière qu’à une petite commune sympa. Hors de question de voir mon compteur basculer dans cette rue, même si Leclerc a sauvé notre région des griffes nazies.

Mais à l’instant où je pense à tout ça, je me rapproche dangereusement du bout de la Rue de l’île des Pêcheurs. Plus qu’une cinquantaine de mètres et mon compteur affiche encore 99999 kilomètres au compteur. Dix mètres avant l’intersection, il y a une possibilité de demi-tour. Je me dis que je vais l’emprunter pour être sûr de rester dans la Rue de l’île aux Pêcheurs. Et c’est à ce moment-là que, les yeux fixés sur mon compteur, je vois enfin les cinq neuf devenir cent mille. Il est sept heures cinquante quatre.

J’arrive ensuite au croisement et je prends à gauche la rue du Général Leclerc. Je me gare sur la droite et je compose le numéro de téléphone de la maison.

Une seule sonnerie et je tombe sur Thomas, mon aîné. Je lui dis d’appeler Camille et maman autour du téléphone. Je me dis aussi qu’ils doivent bien se demander ce que leur original de papa a encore inventé, surtout qu’à cette heure-ci, ils commencent à être à la bourre pour être à l’heure tous les trois à leurs premiers rendez-vous respectifs. J’imagine déjà l’agacement de Véro. C’est vrai que ça faisait aussi partie du scénario que j’avais imaginé cette nuit.

Ils sont là, me dit Thomas.

Je voulais partager avec vous ce moment rare. J’ai devant les yeux mon compteur qui affiche cinq zéros. C’est nul c’est vrai mais avec le un devant, c’est très joli. Allez, bonne journée à vous trois. Salut. Et je raccroche.

En raccrochant, je me dis que ça, c’est de l’art conceptuel. Et qu’avec ma famille, nous venons de créer une œuvre éphémère.

Je mets mon clignotant et je redémarre. Neuf cents mètres plus loin et cinquante secondes plus tard, je vois mon compteur afficher 100001 kilomètres.

C’était vraiment de l’art éphémère. Il m’aura suffi d’une seule minute pour parcourir 100000 kilomètres.

En rentrant le soir, j’ai demandé à ma femme et à mes enfants de m’écrire comment ils avaient vécu ce coup de téléphone. Promis, juré, je n’ai pas encore lu leur témoignage au moment où j’écris ces lignes. Je vous invite à le découvrir avec moi. Voyeurs que vous êtes ? Non lecteurs intrigués et curieux. Comme moi.

Bernard, Ostwald, le 2 décembre 2006.


Quand tu as téléphoné, je me suis précipitée vers le téléphone en me disant que c’est quelqu’un d’habituel. J’étais devant la télé et on m’a dit de monter. Quand on m’a dit ce qui s’était passé, je me suis dit que ça n’arrive pas tous les jours.

Camille, même lieu, même date, du haut de ses 10 ans.


… Sol, si, sol, ré, si, sol, ré … Dringgg !

- Camille, va répondre !
- Nan !!
- Grrr…

Je pose ma guitare et vais répondre. C’est mon père. Il me dit de dire à tout le monde de venir écouter. Maman se sèche les cheveux, ça va être dur…

Une fois que tout le monde est là, il dit : « J’ai le nombre cent mille devant les yeux. » Je suis le seul à l’avoir entendu. Les autres étant trop loin. Il a gagné au Loto ? Non, impossible, il ne joue jamais. Et là, je me souviens, le compteur de la voiture. C’est vrai que ça n’arrive pas souvent. Je transmets le message aux autres. Personne ne comprend rien. Pas grave. Ce n’était pas une information importante. Papa leur dira…

Thomas, même lieu, même date, du déjà très haut de ses pourtant seulement 13 ans.


J’étais en train de me maquiller devant la glace de la salle de bain. Camille m’a appelée, le téléphone à la main : « Maman, papa veut qu’on écoute tous les trois. »

C’est quoi ce binz ?!? On est déjà à la bourre. On approche tous les trois l’oreille du combiné. Je n’entends presque rien.

« Papa dit qu’il vient de passer les 100 000. »

Les 100 000 ? 100 000 euros ? Il a gagné 100 000 euros ! Non 100 000 kilomètres.

Hop, c’est bien ! dis-je un peu déçue. On n’a plus que deux minutes pour se préparer.

Véronique, même lieu, même date, bientôt vingt ans de mariage avec moi.

dimanche 9 janvier 2005

A mi-chemin


L’un des plaisirs de ma vie est de pénétrer dans une librairie. Une vraie. Pas une Maison de la presse ou une papeterie de banlieue. Non. Une vraie. Ouverte un jour par un amoureux de littérature. Un enfant devenu adulte qui aura grandi en prenant plaisir à lire et à partager ses lectures avec quelque ami.
Un jour, je ne sais très bien ni où ni quand, je discutais avec un homme qui connaissait le patron de la librairie Quai des Brumes qui était alors située Quai des Pêcheurs ou pas loin de là. Il m’expliquait que l’un de ses plaisirs était d’entrer dans cette librairie en hélant les chalands avec cette phrase magique : ‘’Bonjour Libraire ! "

J’avais trouvé ça excellent. Qui d’autre interpelle-t-on de la sorte ? Un boulanger ? Un boucher ? Un prof ? Un menuisier ? Non, je ne vois qu’un docteur ou un avocat. Bonjour Docteur ! Bonjour Maître ! Un salut énoncé avec le respect d’un titre mais surtout de quelqu’un qui va s’occuper de nous.

Bonjour Libraire ! Bonjour ô Vous qui allez vous occuper de moi. De mon être. De mon âme. De mon bien le plus précieux : mon bien-être.

Bonjour Libraire ! Je ne vais plus Quai des Brumes, je vais à la Librairie du Neudorf le plus souvent. Ça date du temps où j’habitais à 100 mètres de là, Rue d’Erstein. Un jour, je me promène et passe devant la librairie que je pensais être une papeterie vendant quelques bouquins. Et je vois sa vitrine. Et c’est une vraie librairie. Alors j’y entre discrètement. J’erre parmi les rayons. Je hume l’ambiance et m’imprègne de ce nouveau lieu découvert ce matin-là. Ce nouveau havre de paix sis à quelques pas de chez moi. Un boucher, un boulanger, un Prisunic et une vraie librairie. De ce jour, je savais que ma vie neudorfoise serait douce et heureuse. Et ce fut le cas. Et quelques semaines et deux-trois cartes de fidélité plus tard, lorsque j’entrais chez Monsieur Lipsker, j’éprouvais toujours une joie indicible en m’écriant : " Bonjour Libraire ! "

" Bonjour Libraire ! ", dit sur un ton enjoué, ça ne loupe jamais. Les autres clients me regardent bizarrement et sont certainement interpellés comme je le fus hier. Bonjour Libraire ! J'adore ça. Je sens Lipsker à la fois gêné, amusé et intérieurement fier d'être respecté et surtout reconnu pour ce qu'il sait avoir toujours voulu être : un Docteur ès bien-être.

Aujourd'hui, j'habite Ostwald et je prends plaisir à faire mes courses au marché d'Illkirch le samedi matin. Un jour, je passe en voiture Route de Lyon quand soudain, mon regard est attiré par une enseigne : L'Ill aux trésors. Et derrière l'éclairage jaune de la vitrine, je comprends très vite que les trésors en question sont des livres. L'Ill aux trésors, un bien doux nom pour une librairie. Aussitôt vus, aussitôt trésors furent découverts. Cette librairie n'a pas encore pour moi le même charme que celle du Neudorf ou du Quai des Brumes (désormais sis Grand Rue), mais je m'en imprègne lentement mais sûrement. Je n'y ai usé qu'une seule carte de fidélité mais nul doute que bientôt j'y entrerai en m'écriant " Bonjour Libraire ! " Car lui aussi est un passionné. Et parfois, il invite des écrivains pour des séances de dédicace. La dernière invitée, c'était Fatou Diom. Je n'ai pas lu ses livres, j'en ai juste entendu parler et lu quelques articles à son sujet. Du coup, depuis, j'ai appris qu'elle habitait Strasbourg depuis plus de dix ans.

Bravo à Vous, Messieurs les Libraires, car vous n'êtes pas nombreux en banlieue et en ville. Quai des Brumes à Strasbourg, Neudorf, Illkirch et un à Cronenbourg. Et c'est tout pour 350 000 habitants. J'oublie volontairement la Fnac, Virgin, Kléber, Oberlin, Berger-Levrault, Alsatia. Mes libraires à moi sont des boutiquiers qui veulent vous faire partager leurs plaisirs et vous guider dans vos aventures littéraires solitaires. Des guides de haute lecture, en quelque sorte.

Certains rédigent des synopsis avec commentaires et appréciation, le tout attaché avec un trombone au dos de la couverture. Le livre est neuf mais c'est déjà comme quand vous allez aux puces et qu'en feuilletant un vieux Livre de poche, vous pouvez lire les passages soulignés et annotés par un ou plusieurs lecteurs jadis propriétaires de l'ouvrage.

D'autres libraires vous connaissent et, après vous avoir vu entrer dans leur antre, après vous avoir laissé déambuler parmi les livres (car ils savent que vous éprouvez le même plaisir qu'un touriste découvrant Rome ou qu'un jeune couple se promenant main dans la main sous un soleil matinal d'hiver un samedi au marché des Lices à Rennes ou un dimanche à celui de Wazemmes à Lille), après vous avoir laissé du temps pour vous, alors seulement ils se permettent de vous dire : " Tiens, j'ai lu ça et ça pourrait vous intéresser ", car vous discutez souvent ensemble et qu'ils connaissent vos goûts et vos achats. "Ça", c'est toujours intéressant mais rien ne vous oblige à l'acheter. Mais "ça", ça n'existe pas à la Fnac ou chez Auchan.

"Ça", pourtant, ça existe aujourd'hui sur amazone.fr, sur alapage.fr ou sur fnac.fr. Un jour, vous avez acheté en ligne un livre ou un disque et, depuis, vous êtes fiché et identifié. Et quand vous revenez sur le site Internet et que vous vous authentifiez, une page s'affiche et vous dit un truc du style :

" Bonjour Monsieur Bloch, la dernière fois que vous êtes venu sur notre site, vous avez acheté X. Saviez-vous que nos clients-internautes qui ont acheté X ont aussi acheté Y et Z ? " Non, je ne savais pas mais, comme je suis curieux, je clique sur Y puis sur Z. Ah oui, Z a l'air de me plaire, alors j'achète Z. Cela s'appelle le profiling (prononcer profaïlinegue). Ils enregistrent votre profil et vous font adhérer à votre insu à la tribu des "Amoureux de X, Y et Z" Je le sais mais ça ne m'embête pas car je trouve ça plutôt sympa. J'achète le café sur nespresso.fr et c'est pareil. Je fais partie du Club Nespresso. Et j'en suis assez fier. Une reconnaissance virtuelle qui me procure un petit plaisir bien réel.

Je le sais d'autant mieux que c'est mon métier. Je fais la même chose pour le compte d'Électricité de Strasbourg avec un accent sur le E pour dire É. " La dernière fois que vous êtes venu sur notre site, vous vous êtes renseigné sur le chauffage électrique. Saviez-vous que de nombreux utilisateurs de chauffage électrique ont souscrit à notre service Dépannage électricité, une garantie de dépannage en deux heures ? " Et oui, j'aime aussi dialoguer virtuellement avec des clients.

Quand j'entre chez mon libraire, je peux déambuler trois quarts d'heure entre les livres sans rien dire, juste en prenant mon pied égoïstement. Je lis les titres sur la tranche des livres, certains m'inspirent plus que d'autres. Les mots "été", "lac", "nuit", "Amérique", "route", "chemin", "balade", "motel", "Ouest" ou "Est", m'inspirent immédiatement. Et quand je ne trouve pas les mots qui me font tilt, alors je cherche les auteurs que j'ai aimé une fois et que j'ai dévoré ensuite : John Steinbeck, Alberto Vigevani, Pat Conroy, Sam Shepard, Chaïm Potok, Jerome Charyn, … Pas étonnant que des livres comme "A l'Est d'Eden", "Le prince des marées", "L'Ouest, le vrai" figurent en bonne place dans mon Top Lectures.

L'autre jour, une collègue que j'aime bien (qu'en fait je connais peu mais bien) m'a transmis une publicité indiquant la sortie du dernier Sam Shepard. On avait dû parler de Shepard il y a 15 ans. Et soudain, cette publicité. Le lendemain soir, je passe à la Librairie du Neudorf, mais non, ils ne l'ont pas encore. Le lendemain, hier, je suis à Rennes et j'entre dans deux librairies mais non, ils ne l'ont pas encore. Ni chez Virgin. Et puis une troisième librairie rennaise, non plus. Je leur demande de vérifier. " Si, Monsieur, nous venons de le recevoir. Il doit être sur la pile que nous n'avons pas encore eu le temps de mettre en présentoir. "

Je ressors fier et heureux. Véronique me voit transfiguré et doit me trouver un peu enfantin, mais elle connaît ma passion qu'elle ne jalouse pas et qui la gagne peu à peu en errant avec moi, mais dans d'autres rayons.

Cette nuit, je me suis couché à 4h30. Réveillé à 8h, je me suis levé dans le noir pour ne pas réveiller Véronique. Dans le noir, j'ai mis mes lunettes et tâtonné pour prendre mon livre. Je suis allé aux toilettes et, après avoir fermé la porte, j'ai allumé la lumière et j'ai lu trois autres nouvelles.

Au fait, ça s'appelle "A mi-chemin". C'est le dernier Sam Shepard. Publié chez Lafond.

Merci Marie-Christine pour cette publicité.

St Hilaire-du-Harcouët, le 9 janvier 2005.

lundi 13 mai 1996

Ma mort sera violente



Rêve


Lundi 13 mai 1996
Voilà déjà mes 33 ans
Ce samedi précédent
J’ai fait un rêve

Etrange
Et
Très pénétrant

Ce rêve violent
Le voici
Poème suivant


Ma mort sera violente


Je suis endormi
Je dors et je ressens
Ma future mort
Violente

Tel un flash
D’adrénaline
Dans ma tête

Tel le flash
Afflux de sang
Dans mon cerveau

Tel mon sang
Qui afflue
Qui flue
Qui reflue

Qui irrigue mon cerveau
Rouges sont mes visions
Rouge est mon bonheur

C’est très bruyant
Ce sang
Dans ma tête

Le vacarme de mon sang
N’atteint pas
Pourtant
Mes oreilles

Le vacarme de mon sang
N’atteint pas
Plus
Mes yeux
Irrigués de leur bleu

Le vacarme de ma mort
N’atteint pas
Plus
Ma bouche

Ai-je envie de crier
De prévenir
« Au secours
Je m’en vais
Et vous quitte » ?

Nenni
Ni envie
Ni cri

Rien que le vacarme
Et le silence
Réunis

Comme un tremblement de terre
Un barrage qui cède
L’eau qui inonde la vallée

Des jours et des nuits
De terreur et de cris
Et puis le silence
Plus âme qui vive
Rien qu’un dernier filet d’eau
Qui s’écoule
Puis s’arrête

Ainsi je vous quitterai
Une bave au coin des lèvres
Sera ce dernier filet d’eau
Sera ce dernier signe de ma vie
Qui s’écoulera
Puis s’arrêtera

Strasbourg, 13 mai 1996

vendredi 10 mai 1996

Que sont mes amis devenus




C’est rigolo la vie
On naît petit
On est petit
Puis on grandit
« On est grand, dit ! »

Et les copains grandissent

Une photo
Non pas de classe
Mais dans ma mémoire

Que sont mes amis devenus

Arnaud jouait au foot sur les courts de tennis
J’ai failli lui passer le virus du gros ballon
Heureusement pour lui j’ai cessé le tennis
Aujourd’hui Arnaud est numéro un français
Et dans les vingt premiers mondiaux

Cyrille jouait de la basse dans un groupe
Appelé « Ness and the Nessies » puis « Loch Ness »
Même âge même école même lycée
Quand j’ai fait de la radio
Je l’ai invité en tant que président
De l’Association pour la promotion
Du rock en Alsace
Sympa
Il est aujourd’hui
Manager de Patricia Kaas

Renaud était un copain de Talmud
Ensemble on rêvait de filles
Un beau jour je l’ai vu au ciné
Il était l’amant de Miou Miou
Dans Milou en mai. C’est Malle !
Miou Miou… Salaud

Patrick était mon pote en terminale
Tous les deux aimés de Sylvie
Un jour il a écrit Parole de singe
Puis un an il a vécu Villa Médicis

Et puis David
Le fils d’Alain
Mon cousin
Footballeur pro au Racing

Les arts et la culture
Y a pas d’lézard

Que sont mes amis devenus

Et Christian
L’équipier du foot de rue
Le partenaire de tennis
Guitariste chanteur des Drinks
Puis de Raft
Ya ka danser
Six mois en tête du hit-parade

Et Cookie, alias Christian
Qui habitait en face dans ma rue
Femme libérée
Six mois en tête du hit-parade
Lui aussi

Que sont mes amis devenus

Et François ?
Et Thierry ?
Et Fabrice ?

Ils s’affrontent à l’échelle
De la planète
Respectivement chez HP, chez IBM
Et chez Microsoft

Et Nicolas ?
Je suis sûr qu’il sortira
Le Crédit Lyonnais
Du pétrin

Et moi ?

Vis-je à travers eux ?
Suis-je jaloux ?

Je suis simplement heureux
Heureux de vivre
Dans ce monde
Ce monde si vaste
Si lointain

Et pourtant si proche.


10 mai 1996