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mercredi 30 juillet 2025

"L’impact social des clubs de football" (Jules Gariazzo)


Le 11 juin dernier, 2025, j'ai été interviewé par Jules Gariazzo, étudiant en UFR STAPS à l'Université Paris-Nanterre, pour son Mémoire sur « L’impact social des clubs de football ». 


Son mémoire s’appuie sur une enquête de terrain menée auprès de plusieurs clubs professionnels et amateurs (Stade Rennais, Lyon-La Duchère, AS Musau, FC Villefranche Beaujolais), afin d’analyser comment les structures sportives contribuent concrètement à l’inclusion sociale et éducative des jeunes à travers leurs actions, leurs partenariats et leur implantation locale.


Son mémoire est tellement excellent que je vous invite à le lire si le sujet vous intéresse. 

Détail de notre échange de 45' en visio le 11 juin.


Contexte : Bernard Bloch est en charge du projet social au sein de l’AS Musau, club amateur implanté dans un quartier prioritaire de Strasbourg. Engagé depuis plusieurs années dans des projets innovants mêlant sport, insertion et inclusion, il apporte un regard engagé et critique sur la place du football dans les politiques locales de cohésion sociale. Cet entretien a été mené dans le cadre d’un mémoire de Master STAPS, portant sur le rôle des clubs de football dans les dynamiques d’insertion sociale. L’objectif était de comprendre comment un club de quartier peut construire un modèle d’action sociale autonome, ancré dans le territoire, et articulé avec les acteurs institutionnels.

Jules Gariazzo : Est-ce que vous pouvez vous présenter, et présenter votre rôle au sein de l'AS Musau ?

Bernard Bloch : J'ai une formation de publicitaire au départ et j'ai développé des expertises en marketing, en communication, en innovation et management de projet. C'est ce que j'ai développé depuis longtemps.

J'avais arrêté le foot en me disant qu'après mes études je le reprendrai. J'ai repris le foot il y a longtemps, en 1987. Et depuis 1987 je suis engagé dans des clubs. D'abord pour faire de la communication, ensuite de la trésorerie. J’ai ensuite pris la présidence d'un club de foot, l’AS Électricité de Strasbourg, pendant 12 ans. J’ai arrêté un an et, depuis 2018, je suis vice-président à l'AS Musau où je porte le projet social. Ce n’est pas la partie sportive qui m'intéresse, il y a assez de monde. Évidemment, j'y suis mêlé bien sûr, mais c'est la partie sociale qui m’intéresse. Il se trouve que le foot, c'est le sport le plus populaire de France.

S’il y a des jeunes qui viennent dans un club et qui repartent simplement en progressant au foot je pense qu'on a loupé notre mission et que l'idée c'est quand même de l'aider à devenir professionnel, ou au moins que ce soit un être épanoui dans sa vie privée et professionnelle.

Dans le mot épanouissement, on peut y mettre beaucoup de choses. Ce sont des jeunes en difficulté et la question, c’est comment on les amène vers le monde de l'adulte, le monde de l'emploi. Pareil sur l'émancipation des femmes, le handicap, etc.

JG : Donc vous, c'est cette notion d'insertion sociale qui vous a motivé à prendre ce poste ?

Oui, et j’ai développé ce poste depuis pas mal d'années.

JG : Et donc c'est vous qui l'avez créé ce poste dans votre club ?

J'ai développé le projet social. Il y en avait un qui était au balbutiement. En créant un poste dédié, cela a permis d’étoffer et de concrétiser des projets et des actions.

JG : Donc, avant que vous preniez ce rôle, il y avait un peu moins cette notion-là à l'AS Musau ?

Oui, ils faisaient des choses qui étaient déjà un peu initiées. Si tu regardes dans le Guide des formations ou sur le site de la Fédération Française de Football, tu trouvais pas mal de choses, des idées d'actions qui peuvent être menées dans le cadre de ce qu'ils appellent le projet éducatif football, le PEF.

Donc, il y a beaucoup de fiches d’actions que tu peux organiser à droite, à gauche. Il y a vraiment une source d'inspiration énorme là-dedans. Ensuite, c'est qu'est-ce que concrètement on décide de faire. Il faut aussi savoir qu’il n’y a pas d'aide de l'État sur le sport lui-même. Il y a des aides que si tu as des sportifs de haut niveau. Tu as des aides des territoires si tu embauches du monde mais tu n’en as pas parce que tu es un gros club ou un petit club. Cependant il y a des aides depuis des années sur les projets.

Aujourd'hui c'est le management de projet dont il est donc question. Donc tu as des appels à projets auxquels il faut savoir répondre. je prends l'exemple de celui pour « Strasbourg, capitale mondiale du livre », il y a de l'argent à chercher là-dessus et on y a répondu pour lancer des projets. J'ai organisé des rencontres littéraires que j'animais dans le club de foot. On a en ce moment aussi un gros projet de bande dessinée avec la HEAR, l'École des arts décos de Strasbourg.

Il y a aussi des appels à projets sur des actions qu'on peut mener avec les habitants du quartier pour le développement du foot féminin, etc. Et donc il faut imaginer des actions et pouvoir les créer.

JG : OK très bien et du coup-là, comme vous venez de me le dire, votre idée ce n’est pas de cibler uniquement les licenciés du club, c'est de faire des actions qui vont être tournée vers toute la population autour du club.

Pendant longtemps, je me suis intéressé aux licenciés du club et il y a encore beaucoup à faire. Aujourd'hui, ça va, je vais au-delà, je vais avec les familles des licenciés.

Admettons que si un jeune recherche un stage et qu'il rencontre des difficultés, le club doit pouvoir l’aider. Surtout que je suis dans les clubs de quartier, je ne suis pas dans les clubs huppés, ce n’est pas ce qui m'intéresse. Il y a des jeunes qui sont certainement en recherche de stage de 3e, des stages de 2nde et ils vont aller chez le père ou des copains du père. Mais ce ne sont pas spécialement les métiers qui les intéressent. Et nos licenciés ont peut-être aussi des frères et sœurs qui sont dans la recherche, des parents qui sont peut-être au chômage.

Quand on a la chance d'avoir du monde dans un club, on a une responsabilité. Et si je peux aider les familles à trouver du boulot ou à mieux comprendre qui s'occupe de quoi en termes de santé, de droit des personnes, de défense de femmes battues, etc, ça m'intéresse, même si derrière, on a nos éducateurs dans les clubs qui ne sont pas formés à ça : ils sont formés à la partie sportive.

JG : Et donc vous, concrètement, quels sont les gros projets que vous mettez en place au sein de l’AS Musau ?

Au départ, l'AS Musau est un club populaire qui se développe, il y a de plus en plus de monde, on n’est pas loin des 500 licenciés maintenant. Historiquement, depuis bien 25 ans, il a développé le foot féminin alors que ce n'était pas du tout à la mode et qu’il n’y avait pas d'aide financière là-dessus. Aujourd'hui tout le monde s'y met parce qu’ils n’ont pas le choix. Même les clubs pros sont obligés de s'y mettre. Donc, nous, on est déjà là-dedans.

Avant que j’arrive dans le club, ils faisaient déjà des actions, organisaient des stages de jeunes, etc. Ce qu'on essaie de faire maintenant, c'est par exemple d’organiser des tournois de foot à 8 pour des entreprises et ils sont obligatoirement mixtes. Le but, c'est déjà de casser la logique, de passer de « vous venez pour gagner » à « vous venez pour passer un bon moment ». Et ce n’est pas parce qu'on a des filles dans l’équipe qu’on ne va pas gagner. L’idée est de changer l'état d'esprit et de montrer la réalité du foot, dans ses diversités.

Autre exemple : le 25 septembre prochain, on coorganise une journée « Du Stade Vers l'Emploi » qui est un dispositif de France Travail, avec la Fédération Française de Foot. Il y en a aussi dans toute la France avec les fédérations de rugby, d'athlétisme, etc. Il s’agit d’un super job dating d'une demi-journée ou d'une journée dans les clubs où le matin, les chercheurs d'emploi, les conseillers France travail et les recruteurs font un tournoi de foot ensemble. Personne ne sait qui est qui en fait et après 12h00 ils échangent. Ça casse complètement la barrière quand tu joues au foot avec quelqu'un ou que t'as pris la douche avec lui. Il y a moins de relations de maîtres à esclaves entre le recruteur et le demandeur d'emploi. C'est la France travail qui recrute les entreprises.

On a aussi une autre grosse action qu’on est en train d’organiser pour le 6 octobre prochain chez nous au club et qu’on co-développe avec la Mission Locale autour du l’orientation professionnelle, du sport santé et de la santé mentale. On proposera des activités sportives autour du football et parallèlement, il y a des stands sur les thèmes du droit, des citoyens et la santé. Donc ça, ça s'adresse à toute la population des quartiers prioritaires de la ville qui sont autour de nous. C’est en partie une réponse à un appel à projet de la Ville et mené par une Mission Locale, mais c'est nous qui le faisons avec eux. On profitera aussi de cette journée pour inciter au bénévolat et valoriser les compétences de nos membres, notamment de nos éducateurs parce qu'aujourd'hui ils sont bénévoles.

Il n’y a pas vraiment d'aide sur le bénévolat. Il y en a si on paye des impôts pour déduire des frais engagés et offerts, mais il n’y a pas d'aide réelle. L'État, depuis 30 ans, refuse de donner des points retraite pour ceux qui sont des bénévoles engagés. Ça coûterait une fortune, je peux comprendre le point de vue de l'État mais pour les bénévoles, c'est quand même un peu dommage.

Ce que je veux faire, c'est pour quelqu'un qui est entraîneur d'équipe de lui permettre de transformer ses compétences bénévoles en compétences professionnelles.

JG ; Et vous, quel constat vous tirez de toutes ces actions, est-ce que vous avez des bons retours ?

Alors il y a un réseau qui s'appelle « Aller vers l'emploi », et il y a des Missions Locales, France Travail. Il y a plein d'acteurs qui sont sur ces questions-là, comme l’École de la Deuxième Chance et d'autres acteurs qui sont là-dessus parce qu'il y a une politique d'État.

Mais pour moi, il y a un énorme absent qui sont notamment les clubs de foot. Pourquoi ? Parce que en fait, tous ces dispositifs s’adressent à des jeunes. Ils essaient de faire venir des jeunes à France Travail ou ailleurs. Or, les jeunes, ils vivent notamment dans les clubs de foot en grand nombre. C’est donc plus simple d'aller dans les clubs pour sensibiliser à tout ça, et je maintiens qu'il y a un énorme absent qui sont les fédé sportives.

Même s’il y a des développements. Il y a eu des appels à projets avec les JO, justement de l'État et de France Travail, notamment Impact 2024 qui est un gros appel à projets. Ça montre bien la politique de l'État. Voilà, l'État a créé aussi un groupe qui s'appelle « Les clubs sportifs engagés », dans lequel on est. Ce groupe fait le pendant des entreprises qui s'engagent. L'État n'a plus d'argent, ils espèrent que les entreprises vont s'engager pour aider les clubs.

On sait que l'État n'a plus d'argent, donc de toute manière si tu veux continuer à vivre il faut trouver de l’argent. Et tu trouveras de l'argent si tu es utile à quelque chose quoi ; si tu ne sers à rien, ce n’est pas la peine d'exister ou de monter un projet.

JG : Et c'est vrai que du coup, comme vous dites, le football permet d'avoir cette force de frappe que n'auront pas certaines associations qui sont spécialisées. Ça vous permet d'avoir un public déjà disponible.

Oui, c'est là où il y a le plus de monde. Si je prends le club de l’AS Musau, on est près de 500 et ça représente 2500 habitants sur le quartier avec les familles, les parents et les frères. En gros, ça fait tout de suite du monde. Donc, mener une action ici, ce n’est pas comme mener une action pour faire plaisir à 10 personnes. Et moi, je ne veux pas leur faire plaisir, je veux être utile en fait. Je veux que l’AS Musau soit un laboratoire d'expérimentation pour l'ensemble des clubs sportifs de France, voire d'ailleurs. Et tout ce que je fais, je communique beaucoup dessus. On partagera notre matière si on doit faire des fiches, des descriptifs, comment on accompagne. S'il y a d'autres clubs qui veulent nous piquer des trucs tant mieux, c'est le but. Voilà donc c'est vraiment dans cet esprit. Je le fais sachant que ça n'existe pas ailleurs ou très peu.

Les fédé ne s'intéresseront pas à ça ou alors seulement s’il y a des aides de l'État ou autre. Mais je comprends. Si je prends le District d'Alsace de Football, elle doit organiser des milliers de matchs et, chaque week-end, il faut éviter les violences envers les arbitres. Son coeur de métier, c'est d'organiser des matchs et que ça se passe bien. Et de gérer des centaines de milliers de licenciés.

Nous, on est un club où les gens savent qu’on ne paye pas nos bénévoles et qu’il n’y a pas de prime de match. Il n’y a pas de truc comme ça. Donc, si on veut que les gens viennent chez nous, il faut qu'on ait des éléments de différenciation, comme on dirait en marketing. Et pour nous différencier déjà, on est un club réputé très familial et tout le monde le reconnaît. Mais c'est aussi de se dire, si vous mettez votre enfant chez nous, nous, on va l'aider à essayer de s'engager dans la vie du club et à rajouter des lignes sur son CV pour plus tard. En fait, c'est ça notre promesse.

JG : On m'a dit que le sportif n'apportait plus tant que ça, et que ce qui permettait au club de survivre, c'était surtout le fait d'avoir ces actions qui vont permettre de ramener plus de sponsors, etc, et c’est ce qui intéresse le plus les entreprises.

De toute manière il n’y a jamais vraiment eu de l'argent pour la partie sportive et cependant il y a de l'argent sur la partie sociale, on va dire la cohésion sociale. Aujourd'hui, l'État n’a plus d'argent. Ceux qui ont de l'argent, ce sont les entreprises, ce n’est pas non plus la Mission Locale ou autre, ce sont les entreprises. Mais qu'est-ce qu'elles auront en échange d’argent ? Pourquoi les entreprises me donneraient de l'argent pour mettre son logo s’il n’y a que peu de monde qui le voit. Mon club ne leur sert à rien et je le leur dis avec plaisir : ils vont me donner 300€ pour mettre un panneau autour du stade mais nous leur proposons une autre solution : plutôt que d'être sponsor, soyez mécène du club. Avec vous, on va organiser des tournois mixtes, etc. Ça rentre dans votre logique RSE.

Comment mon club peut s'intégrer dans leur logique de responsabilité sociétale d'entreprise ? En fait, je peux agir sur l'environnement et notamment sur le facteur humain social. Vous voulez le bien être de vos salariés ? On peut organiser un tournoi chez nous. Donc en fait, c'est gagnant-gagnant. Donc moi je vais jouer ces cartes-là et l'un de mes axes, c'est comment transformer un sponsor en mécène, en fait.

Il y a aussi de plus en plus de formations socio-sportives. Ce qui change, c’est qu’avant il y avait pas mal de formations pour être entraîneur, on va dire dirigeants, présidents, mais ce qui se développe maintenant, ce sont des formations socio-sportives. Moi, si je développe ce type d'actions et que ça me permet de faire de l’argent, je vais pouvoir recruter quelqu'un pour développer ces actions-là. Et surtout, l'autre aspect, c'est qu’on peut proposer des actions dans la journée. Un club de foot il est en action les mercredis et les soirs pour les entraînements, et le samedi et le dimanche pour les matchs. Un club de foot existe peu durant la journée ou très peu, donc potentiellement il y a beaucoup de créneaux que nous pourrions utiliser si tu as quelqu'un qui peut développer des actions avec les entreprises, comme le ferait un coach ou une boîte d'évènementiel.

JG : Je voulais revenir sur la notion de partenaire. Selon vous, quels sont les partenaires-clés du club à l'heure actuelle ?

Ça fait quelques temps qu'on essaie de pousser ce genre d'actions, on le fait un peu à droite à gauche, mais on n’a rien signé comme partenariat officiel. Cependant, on répond à des appels à projets. On a des aides là-dessus et ce ne sont pas des partenariats en tant que tels. Cependant, les deux que je cible sont clairement France Travail et la Mission Locale sur le secteur. C’est en bonne voie. Après, je pourrais en trouver d'autres.

J’explique cela sur le site du club. Par exemple, le tournoi Interentreprises que j'organise depuis quelques années, sur les 6 équipes qu’on avait réunies en juin dernier, il y en avait 3 qui venaient de l'économie sociale et solidaire. Il y avait une équipe d’Unis Vers le Sport, une d’Emmaüs Connect qui fait de la récupération d'ordinateurs et qui aide sur la partie inclusion numérique, et j'avais une équipe de l'École de la Deuxième Chance pour la première fois. Ils ont fait une affiche pour essayer de recruter des jeunes. Ils ont monté une équipe et ils nous ont demandé s’ils pouvaient venir s'entraîner. Ils se sont entraînés avec nos seniors 2 et c'est déjà bien. Et ils sont venus jouer. Voilà, ils ont monté un truc, on leur a donné le prix du fair-play.

JG : Est-ce que vous arrivez à rendre vos actions annuelles ?

Les FOOTà8 mixtes, existent depuis trois ans. Il y a aussi le Stage de Pâques qu'on organise pour les jeunes ou il y a des sensibilisations mais pas seulement sur l'environnement, mais aussi sur les questions de harcèlement, sur les questions d'arbitrage.

Et là, dans les projets récents, il y a les 2 avec France Travail et la Mission Locale qui sont plus solides et qui s'attaque vraiment à l'emploi et aux stages obligatoires.

Juste un point, l’accompagnement scolaire on a arrêté de le faire parce que on n’a pas de lieu pour ça, on n’a pas vraiment de salle. La Ville ne nous met pas de salle à disposition, et c’est assez compliqué de le mettre en place dans notre club-house pour accueillir beaucoup de monde.

JG : Les actions que vous mettez en place quelles, sont les principales difficultés que vous allez rencontrer ?

Le problème, c'est déjà trouvé de se mettre d'accord avec différents acteurs pour pas faire du greenwashing parce que souvent les acteurs, eux ils mettent leur logo, ils sont contents. Moi je veux les aider à être utile eux aussi. Cela étant, s’ils me donnent de l'argent, moi je suis preneur aussi. Mais pourquoi ils me donneront à moi plutôt qu'un autre. Donc j'essaie de me différencier.

Après, en termes de ressources humaines ce sont plus les éducateurs, les entraîneurs, les dirigeants que je mobilise, mais ils sont déjà tellement mobilisés toute l'année. Chez nous, nous sommes 70 bénévoles engagés et, dès qu'y a un une équipe qui veut faire un truc, on a tout de suite 10-15 qui rappliquent pour aider. C'est formidable, c'est une vraie grande famille ici. Les éducateurs forment vraiment une team super.

Maintenant, si on va sur la partie sociale, ça demande d'autres compétences. On a commencé à faire des réunions justement avec la Mission Locale et des gens du club chez nous qui sont managers ou qui s'occupent de ces questions-là dans leur vie professionnelle. On commence à avoir une petite douzaine de personnes potentiellement qui apportent du jus de cerveau sur les questions sociales. Je ne le dis pas au mauvais sens du terme, par rapport aux autres, mais c'est une dynamique de management de projet. Comprendre les enjeux et les acteurs, ce n’est pas de simplement gérer un stand, ce n’est pas ça. Il faut parler aux jeunes à un moment, donc ça on est en train de le mettre en place.

Mais pour mobiliser ces personnes, il n’y a rien qui est offert par l'État. Il n’y a pas de mécénat de compétences, c'est très rare. Ça c'est aussi un autre sujet qui peut être développé.

Le dernier truc, c’est comment je fais perdurer ce projet-là. Pour cela, plus on aura des actions avec des partenaires pérennisés vite, plus ce sera simple de passer le relais après moi. Je le dis car, dans six mois, je serai en préretraite. Et je me mets volontairement en préretraite, car je veux développer cette partie-là dans mon club. Surtout si on va faire des trucs en semaine la journée.

JG : Vous, vous êtes tout seul sur ce plan-là, au club où il y a d'autres personnes qui vous aident ?

Je porte beaucoup de choses mais y a la Secrétaire, Estelle, qui a beaucoup fait pour le foot féminin. Et puis j'ai donc trouvé donc cette douzaine de personnes. Ce n'est pas leur fonction professionnelle mais on peut s’aider d’eux. Voilà, avant j'étais seul, là on commence avec ces deux grosses actions qui arrivent et qu'ils ont à préparer.

JG : Quand j'ai posé la question à certains clubs des problèmes qu’ils rencontrent, ils m'ont parlé notamment de la problématique de certains éducateurs qui ont cette envie de surtout se focaliser sur le sportif, et donc ils rencontraient cette difficulté de les impliquer dans ce projet social là. Est-ce que vous aussi vous rencontrez cette difficulté ou pas ?

Je vais te donner une anecdote : il y a environ une dizaine d’années, un article est paru dans Les Dernières Nouvelles d’Alsace. Cet article révélait que 11 des 17 clubs de Strasbourg avaient décidé d’arrêter leurs équipes U18. La raison invoquée ? Les jeunes ne payaient pas leur licence et créaient beaucoup de problèmes et de désordre. Les clubs en avaient assez. Ils disaient que ce n’était pas à eux de faire du social.

L’article est sorti un mardi. Le lendemain, le mercredi, les 17 présidents de club ont reçu une lettre du Préfet. Et le vendredi, une réunion d’urgence a été organisée à la Ligue d’Alsace de Football. Il y avait le responsable de la police, le préfet, enfin voilà, tout le monde était là. Et ils nous ont dit : « Quoi, vous voulez vraiment laisser tous ces jeunes dans la rue ? Ce n’est pas possible. » Et nous, on répondait : « Oui, mais ce n’est pas à nous de tout faire non plus. Nous, on est un club de foot. »

C’est à ce moment-là qu’on a bien vu qu’il existe, grosso modo, trois grandes catégories de clubs. Alors je parle pour le foot, mais à mon avis, c’est pareil dans d’autres disciplines. Mais le foot étant le sport le plus populaire, c’est là que ça se voit le plus.

Premièrement, tu as les clubs qui se concentrent uniquement sur la performance sportive. Eux, ils ne veulent pas entendre parler de l’aspect social. Ce sont souvent des clubs professionnels ou assimilés. S’ils doivent faire une action, ce sera du type : « On distribue quelques billets gratuits. » Mais ce n’est pas vraiment une action sociale, c’est du donnant-donnant, très ponctuel.

Deuxièmement, tu as des clubs qui accueillent un public en grande difficulté sociale. Dans ces cas-là, le projet social passe avant tout, le sportif devient secondaire. Le club devient un vrai acteur de terrain sur les enjeux sociaux, parfois même avant d’être un club de sport.

Et enfin, tu as une troisième catégorie – celle dans laquelle je nous place – qui essaie de conjuguer les deux. Pour nous, la performance sportive reste importante : on est un club, notre coeur de métier c’est le sport, il ne faut pas se raconter d’histoires. Mais on n’est pas idiots non plus : on sait qu’il y a une responsabilité sociale derrière, qu’on ne peut pas ignorer. Après, selon les clubs, on va plus ou moins loin dans cette dimension sociale, et c’est ça qui fait la différence.

Et donc, avant de parler d'éducateur, ça concerne le club lui, même si le club est déjà dans cette logique-là, il a déjà commencé à recruter différemment, à la fois ses joueurs et ses éducateurs.

Et il n’y a pas beaucoup de formations qui existent. Par exemple, récemment, la Ville a réalisé un état des lieux des 17 clubs de Strasbourg, sur les problèmes d'infrastructure et compagnie. Juste pour te dire, sur les 17 clubs, il y a peut-être 5 clubs qui sont capables de faire un bilan financier digne de ce nom. Et si je devais rajouter, combien selon moi sont capables de répondre à un appel à projets sur un projet social, je pense que seulement 3 ou 4 savent le faire dont moi, parce que c'est notre métier professionnel. Mais les autres clubs n'ont pas du tout ces profils. La Ville aimerait donc accompagner aider les clubs à faire ça en même temps. S’il y a 17 clubs qui répondent, il n’y aura toujours que 4 élus à la fin.

JG : Pourquoi est-ce que vous avez eu cette envie de vous lancer dans ce projet social dans ce club ?

Quand j’ai arrêté ma présidence, j’ai eu envie de changer de club. Avec des amis, on est allé dans celui-là parce qu'on savait qu'il y avait une ambiance plutôt sympa, très familiale, et en regardant ce qu'ils faisaient, je me suis dit qu’on peut essayer de faire quelque chose, parce qu'il y a déjà un bon état d'esprit. Il y a un bon tissu au départ et socialement le public cible, il est là de toute manière.

On a des managers de projet qu'on a fait rentrer au comité, le Comité du club n'a plus la même gueule. Notre Président est parfait sur la partie sportive, mais ce n’est pas lui qui va prendre beaucoup la parole en public, on va dire ça, et il me la laisse avec plaisir.

On est plutôt un club à deux têtes et je ne lui prends pas la place. Je ne veux surtout pas être Président.

JG : Oui, je vois très bien. Maintenant, concernant les futurs projets, est-ce que vous avez des projets ou des thématiques que vous souhaiteriez développer prochainement, sur lesquels vous travaillez déjà, peut-être ?

Il y en a qu'on a décidé d'abandonner pour le moment se concentrer justement sur l'émancipation des femmes et l'inclusion sociale des jeunes. Enfin, l'inclusion sociale d'une façon générale des membres et de leur famille.

On a aussi stoppé la partie handicap parce que bon voilà, on ne peut pas aller sur tous les terrains. On l’a en tête, parce qu'on sait que ce serait logique en termes de RSE, mais c’est pareil, on n’a pas de salle. Et la Ville ne met pas aux normes les infrastructures existantes.

JG : Votre pôle de d'insertion sociale, est-ce que vous avez pour projet de le développer avec d'autres personnes, de continuer à l'enrichir ?

Oui, on veut aller jusqu'à au recrutement. En fonction du nombre d'actions. C'est un nouveau modèle économique pour le club aussi. Mais recruter, ça ne doit pas être un coût. Si on sait qu'on va gagner de l’argent, alors on peut financer un recrutement. Et si on peut faire deux fois plus d'actions, c’est super.

C'est plus simple potentiellement pour moi de recruter sur la partie socio-sportive parce que, là, potentiellement, on rentre de l'argent. Sur la partie sportive pourtant, on aurait des besoins des managers sportifs, mais il n’y a pas d’argent aujourd’hui pour recruter.

JG : Effectivement le sportif c'est assez compliqué d'investir là-dedans finalement...

C'est que le retour sur investissement n’est pas stable. Sur la partie sociale, on peut trouver. Voilà on ne va pas mener les actions qui nous coûtent de l'argent sans que ça rapporte.

JG : Est-ce que vous avez observé un changement de regard ou de reconnaissance du club par rapport aux institutions par rapport à vos actions ?

Mon club était dans l'ombre, discret. Là, il vit heureux, un petit peu moins caché. On est certainement celui qui communique le plus en Alsace, je pense, de façon plus intelligente en tout cas.

On commence aussi à prendre des étudiants qui viennent vers nous parce qu'ils ont vu, parce qu'on est un des rares clubs sur LinkedIn. J’ai créé cette page sur Linkedin pour parler aux étudiants et aux entreprises. Et pour que nos éducateurs n'hésitent pas à dire qu'ils sont entraîneurs chez nous, en taguant le club. Tout ça, ça fait partie de la E-réputation du club. Et de la leur. Je prépare le terrain en e réputation pour aller démarcher demain des entreprises. Sportivement, on n’est pas terrible, mais en tout cas, sociologiquement, on est un cas à part !

JG : Toutes ces actions sociales, est-ce que vous arrivez à les quantifier et à les mettre en avant ?

Le meilleur indicateur, c'est la fierté des membres du club et surtout des éducateurs de façon générale. Quand ils voient qu'on fait ça, ils n’ont pas honte de dire qu'ils sont chez nous dans le club, voilà. Mais en tant que tel, je n’ai pas vraiment d'indicateur, si ce n'est de dire combien d'argent on arrive à rentrer dans les appels à projets ou le mécénat.

Fin de l’entretien.

samedi 22 janvier 2022

Transmettre, c’est aussi recevoir


Quand un étudiant me demande d’être son correcteur pour un dossier technique, il ne m’impose pas un boulot que je dois assurer gratuitement : il m’offre un cadeau !

 
Dans le cadre des Masters autour du droit numérique dans lesquels j’interviens, je peux être amener à corriger des dossiers techniques, si des étudiants me le demandent et si je leur donne mon accord.

C’est ce que je fais si le sujet m’intéresse et qu’il aborde une thématique dans l’air du temps, Just in time, au bon moment et au bon endroit.

En leur donnant mon accord, je leur écris toujours ceci : « J’attends de vous que vous apportiez une valeur ajoutée à votre dossier, au-delà- d’une « simple » synthèse de l’actualité de la thématique, en y ajoutant notamment vos propres réflexions actuelles et prospectives. Vous pourrez alors le publier ensuite sur un blog et sur votre compte LinkedIn, et même ajouter une ligne sur votre CV en pointant le lien vers votre article. Je me ferai alors un plaisir, s'il est bon mais je n'en doute pas, de pointer votre blog personnel auprès de mon réseau concerné par la thématique. Cela vous challengera. Ou pas. »

Depuis ce début 2022, j’ai eu le plaisir de lire et corriger trois merveilleux cadeaux.

Parmi les dossiers reçus fin d’années, j’ai commencé par trois d’entre eux dont la thématique me passionne.

Fonctionnement et principaux enjeux de la voiture autonome
(Manon Deremetz - Master 2 Droit de l’économie numérique – Faculté de Droit de l’Université de Strasbourg)

 
Si la mobilité bas carbone des véhicules est l’un des enjeux de réussite de la transition énergétique, les évolutions des technologies et des télécommunications transforment le secteur de l’automobile. Le dossier de Manon venait à point nommé et elle a réussi à dresser un large panorama des différents degrés d’automatisation, des technologies en jeu, ainsi que des aspects cyber-sécuritaires et éthiques. Ce qui me semblait clair m’est aujourd’hui bien plus précis.

« Étonnamment, le monde de l’automobile, des nouvelles technologies, des équipements s’est joint afin de les résoudre, conclut Manon. La voiture autonome est par conséquent le fruit de grandes collaborations et alliances. A la lumière des avancées, ces dernières n’auraient pu voir le jour si chacun avait travaillé sur le sujet de manière solitaire. C’est grâce à ces nouvelles technologies que les règles s’affranchissent entres ennemis et concurrents, et de ce travail naît de belles innovations. »

Merci Manon pour ce premier cadeau.

L’innovation numérique comme outil de médiation sociale (Diane Lechevranton - Master 2 Droit de l’économie numérique – Faculté de Droit de l’Université de Strasbourg)


Lors des précédents Hacking Industry Camp, j’ai souvent poussé des projets visant à rechallenger les expériences que l’on vit sur un stand de foire ou dans un musée. En résumé : dans 90% des cas, l’expérience n’a guère changé depuis l’Antiquité : des murs, des écrits sur les murs, des personnes présentes ou non pour les commenter, un peu d’interactivité parfois.

Le dossier que me proposait Diane avait donc d’emblée toutes mes faveurs, mais en même temps, et c’est ce que je lui ai indiqué, le sujet m’intéressait tant qu’elle allait devoir me surprendre.

Dès son intro, Diane souligne que la crise sanitaire a forcé les musées à se requestionner sur l’expérience à proposer à des visiteurs devant potentiellement rester à distance. Son tour d’horizon des solutions trouvées par les uns et les autres, illustrés de nombreux exemples d’ici et surtout d’ailleurs, augurent d’un champ des possibles et laissent entrevoir à quoi pourrait ressembler le musée 5.0.

En conclusion, Diane écrit que « la médiation numérique ne pourra jamais s’auto-suffire elle ne peut venir qu’en addition à la médiation physique. C’est pourquoi, il est essentiel de réfléchir à toutes ces problématiques, afin de penser et concevoir judicieusement le musée de demain, avec des outils numériques au service d’un musée innovant et inclusif, remettant le public au centre du parcours et de l’espace. »

Merci Diane pour ce second cadeau.

Technologie et football : alliés ou rivaux ? (André Vincart - Master 2 Commerce électronique – Faculté de Droit de l’Université de Strasbourg)


Bon, OK, le foot partage ma vie depuis ma naissance. Comme le clament les supporters du Stade de la Meinau, « Nous ne sommes pas onze, mais des milliers ! » Et comme nous le chantons lors des matches, « un seul amour, et pour toujours, Racing Club de Strasbourg ! ».

En 2017, j’avais porté un projet au Hacking Industry Camp dont le nom « SuperKop 4.0 » traduisait mon envie de transformer l’expérience émotionnelle vécue dans l’arène en rendant dynamiques et interactifs les smartphones des spectateurs, synchronisés avec la bande son, la panneautique et les écrans géants.

Quand fin octobre dernier, Vincent m’a demandé d’être son correcteur pour un dossier sur « la technologie appliquée au monde du football », autant vous dire qu’il me touchait en plein cœur… et qu’il se mettait la pression, car il connaissait très bien mon histoire.

Et bien, je n’ai pas été déçu. Son excellent dossier aborde de façon très complète les impacts des nouvelles technologies sur le foot en général et dans ses toutes dimensions : évolutions des techniques audiovisuelles pour des retransmissions de plus en plus immersives, développement du smart stadium, le big data des données du foot pour une hyperpersonnalisation pour un meilleur suivi des joueurs, pour créer des entraînements techniques individualisés, pour concevoir et mettre en œuvre les stratégies tactiques adéquates pour contrer les équipes adverses et chacun de leurs joueurs, le tout étant financé notamment pour l’augmentation de la valeur marchande des compétitions et des joueurs.

Je ne peux m’empêcher de partager ici avec vous quelques exemples cités par André.
 

Smart stadium Vodaphone Park du Beşiktaş JK (Istanbul – Turquie)

 
« Inauguré en 2016, le Vodafone Park compte non seulement plus de places assises que le révolu Inönü (environ 42.000 contre 32.000 auparavant), mais aussi une connexion Wi-Fi Vodafone SuperNet d’une vitesse pouvant atteindre 300 Gbit/s, du réseau 4.5G, ainsi que 2.000 sièges VIP dotés d’écrans interactifs sept pouces, sur lesquels les spectateurs peuvent par exemple regarder une analyse du match en direct, commander à manger, ou encore consulter le trafic routier en temps réel. »

(…) En plus de fournir les écrans et télévisions encastrables du stade, Beko, grande entreprise turque d’électroménagers qui sponsorise le club stambouliote, assure aussi la climatisation dans toute l’enceinte. En partenariat avec Wirecard, société allemande spécialisée dans la fintech, le club lance également une application mobile permettant aux supporters d’acheter à manger et à boire directement depuis leur siège ; il leur suffit ainsi de récupérer leur commande à la mi-temps ou lors d’un arrêt de jeu sans devoir faire la file. »

(…) Et pour couronner le tout, un système audio dernier cri signé K-Array avec pas moins de douze caissons de basse Mugello-KS5 suspendus autour du tableau d’affichage, ainsi qu’une trentaine de haut-parleurs Mugello-KH5. Doté de la technologie Slim Array, le KH5 permet une propagation du son sans résonances en produisant une forte pression acoustique pour une netteté optimale. Enfin, le système de dépointage oriente le son vers les tribunes pour une couverture constante et uniforme, même au fin fond des gradins situés à l’autre bout du terrain. »
 

Stade Santiago Bernabéu du Real (Madrid – Espagne)

 
« La rénovation de ce stade devrait s’achever cette année. En plus des améliorations significatives au niveau des installations et du confort avec notamment de nouveaux espaces de loisirs, de restauration et de divertissement – dont des locaux dédiés aux e-sports – les transformations prévues sur le plan technologique s’annoncent véritablement révolutionnaires, à commencer par l’illumination et la projection d’images sur la façade asymétrique en acier qui enveloppera l’arène dans sa totalité.

(…) Les deux écrans géants classiques positionnés au-dessus des cages seront remplacés par un écran LED incurvé à 360 degrés unique en son genre, puisqu’il sera installé en forme d’anneau le long du périmètre des tribunes afin d’offrir à tous les spectateurs « un véritable spectacle visuel et acoustique, quelle que soit leur place dans le stade. »

Merci André pour ce troisième cadeau.

dimanche 24 juin 2018

A propos de football (1)

Dans Le Tiers-Instruit (2011), le philosophe Michel Serres imagine un dialogue entre des marins et des insulaires qui oppose deux thèses, deux conceptions du football. Pour les marins, le jeu doit permettre de déclarer un vainqueur et un vaincu en un temps donné ; l'équipe qui a un nombre de buts supérieur l'emporte. En revanche, pour les indigènes, la fin heureuse du match n'est déclarée qu'à l'égalisation des points pour les deux équipes en présence ; le match dure aussi longtemps que cette égalisation n'est pas acquise.


Pendant la deuxième guerre mondiale, lors de la bataille du Pacifique, un navire de guerre américain est attaqué par l'ennemi. II s'échoue sur une île inconnue ; l'équipage survivant est accueilli par les habitants de cette île dont la civilisation est restée très proche de l'état de nature. Les rescapés, pour ne pas s'ennuyer, apprennent à leurs hôtes à jouer au football. Quelque temps après, un porte-avions américain revient chercher les survivants qui retournent se battre jusqu'à la fin de la guerre. Parmi eux, certains décident de retourner sur cette île où ils avaient connu le bonheur. Après la joie des retrouvailles, ils sont invités à assister à un match de football.

La rencontre oppose l'équipe de l'Est à celle de l'Ouest, deux villes de l'île. Superbe, dramatique, élégante, elle s'achève sur le résultat de trois buts à un, au bout de quatre-vingt-dix minutes. Les matelots se lèvent alors pour quitter le spectacle et rentrer dormir. C'était le soir. Mais non, mais non, clame la foule, qui les fait rasseoir, ce n'est pas fini.

La partie reprend de plus belle et, sous des torches vives, se prolonge la nuit. Le temps passe et les anciens matelots ne comprennent plus : exténués, hors de souffle, les joueurs tombent les uns après les autres, jambes dévorées de crampes. Mais, têtue, la rencontre continue. Chaque équipe marque et, vers les petites heures de l'aube, on en est à huit à sept. Cela devient ennuyeux.

Tout à coup, la population se lève, agite bras et mains, hurle sa joie, tout prend fin : le but de l'égalisation vient d'être tiré à bout portant par un avant qu'on porte en triomphe autour du terrain. Chacun crie : huit à huit, huit à huit, huit à huit ! Ensommeillés, abasourdis, incapables de saisir clairement l'événement, les matelots regagnent en hâte leurs cases pour se coucher.
Quelques heures après, les palabres vont leur train. Stratégie, tournois, résultats, on reprend les conversations d'autrefois. Et peu à peu la vérité se fait jour.

Les naturels (1) jouaient au même jeu que naguère, avec des équipes comprenant le même nombre d'hommes sur des terrains de même forme, mais ils avaient changé une règle, une seule petite règle.

- Une partie s'achève quand une équipe gagne et que l'autre perd, et seulement dans ce cas-là ! disent les marins. Il faut un vainqueur et un vaincu.
- Non, non, prétendent les insulaires (2).
- Comment départager alors vos équipes ? demandent les matelots.
- Que signifie ce mot dans votre dialecte ?
- Une différence de but.
- Nous ne comprenons pas vos idées. Quand vous découpez une galette selon le nombre de ceux qui sont assis autour du four, ne la partagez-vous pas ?...
- Certes.
- ...et chacun en mange une partie, n'est-ce pas ?
- Sûrement.
- Cette galette, avez-vous jamais l'idée de la départager ?
- Cela ne voudrait rien dire, protestent les marins à leur tour, bâbordais résolument ou tribordais (3) de toujours.
- Mais si, comme au football. Quelqu'un la mangera tout entière et les autres ne mangeront rien, si vous la départagez.
Les visages pâles, interloqués, se taisent.
- Pourquoi les équipes se départageraient-elles ?
- ...
- Nous ne comprenons pas cela qui n'est ni juste ni humain, puisque l'une l'emporte sur l'autre. Alors nous jouons le temps du jeu que vous nous avez appris. Si à la fin le résultat se trouve nul, la partie s'achève sur le vrai partage.
- ...
- Sinon les deux équipes, comme vous le dites, sont départagées, chose injuste et barbare. À quoi bon humilier des vaincus si l'on veut passer, comme vous, pour civilisé ?

[...] Dans les vents qui les ramenaient vers leur ville et leur famille, parmi le balancement régulier des hamacs, en équilibre doux dans le berceau de la houle, les matelots songeaient à cette terre singulière, île nulle ou tierce (4), absente des cartes marines. Ils palabraient, couchés, les mains sous la nuque :

- Dis, la dernière guerre, nous l'avons gagnée, n'est-ce pas ?
- Certes.
- À Hiroshima ?
- ...
- Gagnée, vraiment ?




Michel SERRES, Le Tiers-Instruit, 1991.
  1. Les naturels : les habitants de l'île.
  2. Les insulaires : les habitants de l'île.
  3. Bâbordais : homme d'équipage travaillant sur la partie gauche du navire
    Tribordais : homme d'équipage travaillant sur la partie droite du navire.
    L'expression signifie que les marins sont attachés à l'ordre des choses ; ils n'apprécient pas ce qui remet en cause leurs habitudes.
  4. Tierce : inconnue.