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dimanche 27 février 2022

Chronique de deux nuits et deux jours parisiens

Quand j'ai publié mes posts sur Facebook, quelques amis m'ont dit que je devrais les rassembler sur mon blog. Alors les voici réunis ici.

Vendredi 18 février 2022, 19h38


Ce matin, les DNA nous informaient d’une nouvelle expo à l’Atelier des Lumières sur Cézanne. Alors, j’ai bossé puis pris le train et c’était fait.


Au-delà de l'anecdote qui est vraie, notre voyage avait été programmée depuis quelques jours pour découvrir le nouveau home de mon fils.

Samedi 19 février, 8h12


Paris s’éveille.

« C'est à cause des nuages qui se trouvent entre moi et tout ça, se dit-il à lui-même. Tu n'as pas oublié. Suffit d'enlever tous les nuages, et tu verras que tout est toujours là. La lune, avec Persée juste au-dessus, Orion juste en dessous : Tout est en place là-haut, tout brûle et brille comme ça le fait toujours. C'est bon de ne pas l'oublier.

Sauf si c'est faux.

Sauf si toutes les étoiles avaient fini de brûler il y a mille ans et que c'était seulement ce soir que leurs lumières s'éteignaient.

Tu pourrais tout aussi bien te réveiller demain matin et voir qu'Orion n'a plus de ceinture. Le fait que ça ait toujours été là n'aura aucune espèce d'importance le jour où ça cessera de l'être. Et il existera, ce jour. C'est la seule chose sur laquelle tu peux tabler avec autant de certitude que sur le fait que c'est là. Qu’un jour, ça le sera plus. »

Benjamin Whitmer - Évasion - Ed. Gallmeister.


Samedi 19 février, 8h57


Le serveur avait une tête louche. Et voilà qu’il s’approche moi.

« Monsieur, je peux vous poser une question indiscrète ? »

Je soupire intérieurement, mais je devine qu’il ne vient pas me demander quel livre je suis en train de lire avec mon café.

« Allez-y », je lui réponds en me doutant de la suite complotiste. En fait, c’est même pire que ça.
Il s’approche avec sa voix assez forte pour que d’autres crétins éventuels l’entendent.

« Vous savez qu’en France, c’est vous, c’est moi, c’est nous, les Français, qui payons la campagne des candidats à l’élection présidentielle, quand il font plus »

« Plus de 5%, oui je sais », dis-je en l’interrompant avant d’enchaîner. « C’est logique. C’est la démocratie justement. »

Alors, je le sens encore un peu plus énervé quand il s’éloigne.

Alors, ma seule certitude, c’est que je ne lui laisserai pas de pourboire. Ça devrait même être comme une dictée : je devrais pouvoir lui enlever quelques euros pour chaque connerie édictée.

Premier café parisien et premier café où je ne foutrai plus les pieds.

Café de la République ? Mon c..


Samedi 19 février, 11h54


En passant devant cette enseigne, je me suis demandé si ici serait accepté un petit homme « décis », pas indécis, bien au contraire, sachant parfaitement ce qu’il cherchait et ce qu’il savait qu’il allait trouver dans ce coin de rue.
 
Alors j’y suis entré. Et me suis installé sur un canapé contre la vitrine, face à la Place. 

Buvant, lisant, observant, j’ai repéré cette fontaine qu’on voit parfois sur les places de Paris. J’ai voulu en savoir plus. Les fontaines Wallace ont été dessinées par Charles-Auguste Lebourg. Elles tiennent leur nom de Richard Wallace, le philanthrope britannique qui finança leur édification. Elles sont souvent associées par les étrangers à l'image de Paris, car c'est dans cette ville qu’elles furent implantées en premier et qu’on en trouve le plus en France.

La Place de la Fontaine-Timbaud rend hommage à un métallurgiste militant. Après avoir passé un excellent moment dans le Café, j’ai remonté la rue et suis passé devant la Maison des Métallurgistes où j’ai pu faire le lien.

Entre temps, j’avais déambulé dans le surprenant Passage des Fonderies.

Bref, Les P’tites Indécises ont plein de raison de vous convaincre de venir les voir.


Dimanche 20 février, 7h59


Ce matin, il m’a demandé si j’avais toujours un livre quand je visite. Et oui, cher Ami de 31 ans, littérature rime très bien avec culture. 

Me lever tôt quand la maisonnée dort encore, lire le post du jour de cet ami, voir la nuit disparaître et le jour renaître, voir les hommes de l’aube nettoyer les rues et les poubelles, entendre et regarder leurs camions se désarticuler pour emporter nos désinvoltures et nos surplus, déambuler à la recherche des lueurs d’un troquet matinal, entrer et écouter si la musique contribuera à mon plaisir ou non, m’installer et commander mon premier café, ouvrir mon livre et mettre en scène une nouvelle photo de voyage, entre littérature et culture. 

Bonne journée à toi qui te reconnaîtras, et à vous si vous me lisez ici, tôt ou tard.


Dimanche 20 février, 8h23


- C'est quoi, au juste, ce que tu fais ? , dit-elle. Il déplia son couteau et se coupa une chique.

- La traque, ça se résume à deux choses. La première, c'est être attentif. La plupart des gens ne sont jamais attentifs à rien. Je suis attentif aux gens depuis que je suis petit.

- Pourquoi ? demanda-t-elle. Puis elle se rendit compte qu'elle connaissait la réponse. Il était devenu attentif aux gens à force de devoir anticiper qui serait le prochain à lui vouloir du mal. Quel jeune garçon de la ville allait vouloir le cogner à la sortie de l'école. Quelle fille allait le crucifier d'une réplique assassine. II avait pris l'habitude d'observer comment les gens se mouvaient au cas où leurs mouvements pourraient lui être hostiles. Parce qu'ils l'étaient toujours. Ça peut vous rendre vraiment très attentif d'avoir une ville entière qui se ligue.

- La traque, c'est pas suivre des traces, dit-il. C'est deviner ce que sera le prochain mouvement de la chose que tu traques. Tu interprètes des signes, mais au fond il s'agit juste d'avoir un coup d'avance. Place n'importe qui dehors à un endroit où il peut s'en aller soit dans un sens, soit dans l'autre, et tu verras que tout le monde s'en va dans la même direction. Tout le monde croit être différent, mais personne ne l'est. Ils se dirigeront vers les hauteurs, ou bien vers un abri. N'importe où ils pourront se sentir plus en sécurité qu'à l'endroit où ils sont.

- Mais les hommes ne sont pas des chevaux, Jim. 

(ElIe se leva, attrapa une tasse vide, la lui donna.) Comment tu fais, avec les chevaux ?
- Ils ont leurs raisonnements à eux, dit-il. C'est un petit peu plus dur, mais eux aussi, t'arrives à les cerner.

- Alors c'est ça, t'es attentif et puis c'est tout ?

- C'est ça, dit-il. Je ne vois rien que personne d'autre ne peut voir.

- C'est quoi, la deuxième chose ?Il cracha dans la tasse.

- Pardon ?

- La deuxième chose, dit-elle. Tu as dit qu'il y avait deux choses. C'est quoi, l'autre ?

Son air morne s'épaissit.
- C'est de savoir à quel point c'est facile de se tromper.

- Ça ressemble beaucoup au fait d'être attentif, dit-elle. Attentif à soi-même.

Benjamin Whitmer - Évasion - Ed. Gallmeister.


Dimanche 20 février, 9h55


La veille au soir, on avait assisté à Berlin Berlin, une comédie au Théâtre Fontaine. L’histoire d’un appartement avec un passage secret pour passer sous le Mur. L’histoire d’un nid d’espions qui tourne au burlesque.

Le lendemain, hier, mon fils nous a proposé de participer à un jeu de pistes pour partir à la découverte de son 11e arrondissement. Épatante idée et séduisante déambulation de huit kilomètres. Découvrir l’histoire de ce parc qui a remplacé ce qui fut la Prison des Roquettes, l’histoire de cet autre parc qui remplaça un orphelinat, l’histoire de toutes ces souffrances d’antan, mais aussi les histoires de ce parc d’où s’éleva la première montgolfière de l’Histoire, de cette rue qui fut la première piste vélocipèdique de Paris, des passages et des cours des artisans du Faubourg Saint Antoine, et puis.

Et puis au détour d’une rue, j’ai reconnu cet immeuble et cette fresque de visages familiers ici assassinés : Cabu qui faisait rire les enfants du Club Dorothée, Wolinski qui faisait tordre de rire ses parents, Charb, Tignous, Honoré, Bernard Maris et Elsa Cayat, et Franck, Ahmed, Mustapha, Frédéric et Michel, dont les destins leur sont liés à jamais, et surtout à toujours, l’histoire de cette tuerie contre notre démocratie, de cette nouvelle page noire de notre Histoire, une étape qui n’était pas du tout inscrite dans notre jeu de piste, encore moins inscrite pour figurer dans cette histoire, dans notre Histoire.

Un jeu de piste qui m’a touché-coulé. Et réveillé. #JeSuisCharlie


Dimanche 20 février, 18h24


Et voilà. Retour en Gare de Strasbourg. Merci ma famille pour ces deux nuits et deux jours parisiens.

Famille, je vous aime



lundi 3 août 2020

Mes histoires d’eaux


Avec l’âge me reviennent des briques de vie et je commence seulement à comprendre qu’elles ont contribué à construire ma vie. Des rencontres, des lieux, des événements, des sensations individuelles et collectives, autant d’instantanés qui composent aujourd’hui les pages de l’album d’une vie.

Moi qui suis de la ville, pourquoi donc j’aime autant l’eau ?

Alors je me souviens avoir grandi près du canal et des péniches, avoir joué avec les fils des mariniers, avoir rigolé avec Pincemi et Pincemoi qui étaient dans un bateau, avoir appris à nager dans la mer adriatique, avoir marché dans les pierres de la rivière qui traversait la maison de campagne vosgienne de mon ami d’enfance, avoir traversé la Manche en hovercraft avec ce même ami, avoir inventé l’univers de Bateau-Rouge et Bateau-Blanc pour faire rire et peur et endormir mes enfants, avoir marché en famille dans les pierres des rivières des canyons du sud, avoir traversé les sables mouvants de la baie du Mont Saint Michel, avoir roulé le long de gorges et de côtes magiques en France, en Suisse, en Norvège, avoir toujours aimé lire les rimes évoquant les cours d’eau, faut-il qu’il m’en souvienne, avoir toujours aimé les livres évoquant les îles, à Aran, à Ellis Island, ou du côté des Lofoten comme en ce moment.

Aujourd’hui j’aime lire à quai, sur ma péniche préférée où à bâbord circulent les voitures et les cyclistes, tandis qu’à tribord nagent les cygnes et les canards et voguent les bateaux à touristes, un lieu entre rester et partir, un lieu immobile entre les mouvements, une péniche d’où l’on peut voir une église majestueuse à deux tours en regardant en arrière et une cathédrale millénaire à une tour en regardant devant, une péniche à quai qui invite au voyage.

Mes histoire d’eaux à moi.


mardi 23 avril 2019

Cette seconde-là


Chapitre 1 : Sud – Nord - Ouest


Comme tous les lundis matin, je roule vers mon lieu de travail. C’est l’hiver et j’ai droit à un bel été indien. Soleil très jaune sur fond gris bleu.

La Forêt Noire à ma droite, les Vosges à ma gauche et dans mon dos. Pas trop de monde sur la route. A huit heures dix, les lève-tôt sont déjà au boulot et les administratifs de la banque et de la fonction publique ne commencent qu’à neuf heures.

Une Audi rouge roule devant moi. Je la suis sur la file de gauche, j’hésite à prendre celle du centre. Depuis le temps que j’emprunte ce trajet, j’ai eu le temps d’observer et de comprendre certains secrets de la circulation automobile sur cette autoroute.

Depuis chez moi, mon trajet jusqu'au bureau peut durer de seize à quarante minutes. En général, quand je passe au-dessus de l’autoroute A4 avant prendre la bretelle d’accès, je peux deviner la durée du trajet à deux minutes près.

Après l’entrée sur l’autoroute, ça avance un peu. Il reste à gérer les entrées suivantes. Beaucoup de monde là aussi. Les nouveaux arrivés viennent de la bande du Rhin. A l’heure où je pense ces lignes, j’arrive justement à cet endroit. L’Audi rouge devant moi avance par à-coup. Un coup elle accélère, un coup elle freine. C’est le principe de la file de gauche. On double tout le monde, mais pas très longtemps. Il y en a toujours quelques uns qui veulent doubler encore quelques voitures avant de sortir de l’autoroute. Evidemment, comme elles sont sur la file de gauche, elles doivent s’imposer avec force pour passer dans la file du centre, puis la voie de droite avant de vite gagner la bretelle de sortie. En général, arrivés dans la bretelle, ils sont contents et assez fiers de leur coup. J’écris «Ils» car ce ne sont que crétins sans «e». Ils ont bien l’impression d’avoir été un peu dangereux, d’avoir emmerdé quelques automobilistes, mais bon, ce n’est rien à côté de leur plaisir de l’exploit accompli. En général, ce sont souvent de grosses voitures qui accomplissent ce genre d’exploits débiles. Débile doit être un des rares mots de la langue française qui prend un e à la fin alors qu’il est invariablement masculin.

L’Audi devant moi ralentit. Je la soupçonne de vouloir quitter l’autoroute au prochain échangeur. Voilà, elle met son clignotant de droite. Évidemment, les plus petites voitures de la file du centre se vengent et personne ne lui laisse le moindre millimètre pour se rabattre. Le mec de l’Audi doit s’impatienter. Je dis le mec car, comme il est quasiment à l’arrêt et que je le suis, j’ai tout le loisir de regarder dans son rétroviseur intérieur et de voir son visage de cinquantenaire énervé. Voilà, il se décide. Il se rabat lentement mais sûrement vers la droite. Les deux premières voitures de la file du centre ne le laissent pas faire mais, la troisième, une Coccinelle noire conduite par une nana le laisse s’incruster dans la file du centre. Les deux premières voitures devaient certainement être conduites par deux mecs, deux débiles aussi, mais moins riches et jaloux de l’Audi. Bref, le mec est à présent sur la file du milieu et évidemment il ne dit pas merci à la nana. Elle, elle doit écouter Europe 2 ou NRJ et se marrer dans son monde des matinales radiophoniques, loin du bordel extérieur.

J’arrive à la hauteur de l’Audi. Le mec n’est pas calmé pour autant. Il doit encore gagner la file de droite pour sortir. Vu la veste grise, il doit certainement écouter France Info ou BFM mais ne doit plus entendre grand-chose, concentré qu’il est sur le nouvel exploit qu’il lui reste à accomplir. Il lui reste encore 100 mètres pour y arriver. Limite mais possible. Le problème avec les débiles, c’est qu’ils arrivent presque tout le temps à sortir au bon endroit.

Devant moi, ça reprend un peu d’allure et je laisse l’Audi se dépêtrer toute seule. J’hésite toujours à prendre la file du centre et finalement je m’y décide quand même. Là, ça avance moins vite mais plus régulièrement. Comme d’habitude, je commence par regretter mon geste. La Laguna que je suivais s’éloigne devant moi et six autres voitures me doublent. Mais je sais qu’elles ne perdent rien pour attendre. Une centaine de mètres plus loin, en effet, je les retrouve et les double par la droite. Ouf, en tant que débile, mais un peu moins que d’autres, j’éprouve le sentiment très égoïste de la satisfaction. Je me rapproche de la sortie suivante, celle qui mène directement en Allemagne via l’ancien Pont du Rhin. Là, je sais que je peux reprendre ma place dans la voie de gauche et doubler les autres en respectant le code de la route. Je mets mon clignotant et j’y arrive sans trop de difficulté et sans emmerder les autres.

A ce stade du trajet, la file de gauche avance plus régulièrement mais pas plus rapidement. Il faut dire qu’à partir d’ici, les entrées-sorties d’autoroute sont très rapprochées. On est dans Strasbourg et on passe du Sud au Nord en peu de kilomètres. Les sorites-entrées-sorties-entrées s’enchaînent sur deux kilomètres. Ensuite, ça se calme et il n’y a beaucoup de sortie jusqu'à mon point d’arrivée.

***

Douze minutes que je suis sur l’autoroute. Bonne moyenne. C’est en général ici que je recommence à respirer plus tranquillement. Que je reprends le dessus sur le rythme de la vie. Que je maîtrise les éléments. Que je reprends le temps de rêvasser. Quand je suis en voiture, c’est souvent le même rêve qui revient.

Cela se passe sur l’autoroute. Comme par hasard, c’est toujours sur l’autoroute que j’y pense. Cela se passe donc sur l’autoroute. La circulation est plutôt fluide et je roule tranquillement. Tout se passe pour le mieux quand, soudain, je vois un véhicule qui dérape dans le sens inverse. Il dérape et vient percuter le véhicule qui le précède. Il veut certainement l’éviter mais il le touche quand même au niveau de l’aile arrière gauche. Le véhicule de devant effectue un tête-à-queue et revient percuter le premier véhicule qui est poussé vers la rambarde centrale de sécurité. Là, il semble vouloir braquer vers la droite mais le véhicule est déséquilibré. Je vois alors la bagnole qui bascule sur le flanc gauche côté conducteur et rebondit par-dessus la rambarde. Il s’élève alors et effectue une vrille pour finalement revenir s’écraser de l’autre côté au moment même où j’arrive à cet endroit. Au mauvais endroit au mauvais moment. La suite du rêve est assez courte. La bagnole me retombe dessus et, en général, je préfère penser à autre chose et c’est toujours là que le rêve s’achève.

Le temps du rêve dure environ une vingtaine de secondes. Le temps de me réveiller, j’ai laissé j’arrive à la hauteur de la zone industrielle qui précède la sortie vers mon boulot. C’est là que bosse le gendre de mon cousin. Il a une entreprise de meubles dont l’enseigne est particulièrement bien visible depuis l’autoroute. Comme tous les matins, je jette un œil pour la repérer. Puis je regarde à nouveau la route devant moi et c’est là que je la vois, de l’autre côté de l’autoroute. Une belle BMW toute blanche et toute neuve. Elle devait rouler à vive allure car le choc contre la Polo rouge qui la précède est assez violent et la suite spectaculaire. La BMW part immédiatement droit dans la rambarde centrale. Elle la percute par le pare-chocs avant droit et s’élève aussitôt dans les airs.

***

Quand je voyais ce rêve, je me demandais souvent ce que je préférais qu’il m’arrivât. Tué sur le coup ou salement amoché et handicapé à vie ? Quand j’étais adolescent, je n’avais aucun doute là-dessus. Tout sauf survivant. Donc mort. Et vite. Et sans souffrir. Raide mort. Schluss Fertig, comme on dit chez nous en bon alsacien. Il y a plein de gens qui me disaient : « T’imagines ? Mourir comme ça, d’un coup ! Alors que t’avais encore plein de trucs à vivre, de voyages à faire, de personnes à rencontrer. » Moi, ce que je leur répondais, c’était : « Mais non, tu meurs d’un coup, tu n’as aucun regret à avoir. Tu n’as même pas le temps de penser à tout ce que tu aurais pu faire. C’est fini. Point, à la ligne. »

Je ne voyais aucun intérêt de survivre sans disposer de tous mes moyens. Pire. D'être une charge pour d’autres qui ne me doivent rien et surtout pas ça. Je me souviens du film « Johnny got his gun ». Cela se passe durant la première guerre mondiale. Un jeune soldat se prend un obus sur la tronche. Black. Il se retrouve dans le noir. Il sent ses bras, puis ses jambes. Il voit la pénombre. Il veut crier mais aucun bruit ne sort de sa bouche. Pourtant, il arrive à penser à tout ça. Il est parfaitement conscient d’être bien vivant. Ses jambes le démangent et il veut les bouger. Mais, là non plus, rien ne se passe. Il comprend alors qu’il n’a plus de jambes. Il s’auto-inspecte complètement et comprend qu’il n’a plus de bras non plus. Il entend des gens qui passent à côté de lui, qui murmurent des choses tout bas. Il veut crier mais personne ne l’entend. Lui, il les entend pourtant : « Il n’a vraiment pas eu de chance. C’est un légume qui n’a plus que le cœur qui bat. Aucun geste ni aucune activité cérébrale ». Mais lui, il veut hurler : « Mais si, je suis vivant, je pense et donc je suis ! »

Je m’imagine à sa place. Ma femme près de moi que j’entends venir chaque jour. De sept heures à neuf heures le matin, puis de dix-neuf heures à vingt et une heures le soir. Je l’entends qui entre sans faire de bruit, de peur de me réveiller. « Mais si, réveille-moi ! Regarde-moi, je suis tout éveillé ! » Elle prend une chaise qu’elle approche près du lit et s’assied. Elle me passe la main sur le front. Tendrement. « Ne sens-tu pas que je vis ? Ne sens-tu pas mon cœur qui bat de bonheur en sentant ta main sur moi ? » Elle me caresse tendrement la joue. « Merci, mon amour, mais vas-t-en, ne perds pas de temps avec ton légume, refais ta vie comme je t’avais demandé mille fois de le faire au cas où cette situation m’arriverait ! » Mais non. Tu reviens chaque matin. Et chaque soir. Inlassablement. Ta voix ne change pas. Pendant ta phase de chagrin, je devais être endormi, dans le coma, entre la vie et la mort. Maintenant, j’entends ta voix qui est douce. Tu parles à voix basse. Toujours pour ne pas me réveiller, je pense. Ou peut-être veux-tu me réveiller, mais en douceur au cas où ce miracle se réaliserait. Tu veux que je ressuscite dans un monde de silence où ne bruisseraient que ta voix et ton sourire. « Mon amour, regarde-moi, je t’entends, t’entends ! » Mais non, tu continues à parler à voix basse. Tu me racontes ta journée, tes patients, les enfants, mes enfants, nos enfants. Quel âge ont-ils à présent ? Vingt-et-un ans ? Et elle, dix-huit ans ?!? Quoi ? Cela fait donc huit ans que je suis dans cet état ?

Dans le film, une infirmière lui fait un jour sa toilette et, alors qu’elle lui passe l’éponge sur son torse, elle sent son cœur qui s’accélère. Elle comprend alors que Johnny n’est pas un légume inerte, mais qu’il éprouve des sentiments capables d’accélérer les battements de son cœur. Elle essaye d’en avertir les médecins qui mettent du temps à la croire. Elle invente ensuite un mode de communication avec son patient. Un léger clignement de l’œil, cela veut dire « Oui », deux battements, « Non ». Pour l’anecdote, dans le film, Johnny finit par lui expliquer, ainsi qu’aux médecins, qu’il veut être montré dans les cirques, comme une bête curieuse qui pourrait alors expliquer aux gens l’horreur et les ravages de la guerre. Evidemment, les médecins militaires tenteront de l’en empêcher.

***

Donc, je ne voulais pas survivre. Pas comme ça, en pensant à ce film. Mais aujourd'hui, j’ai cinquante et un an et je ne suis plus très sûr de ce que je voudrais. L’autre jour, je me disais que « même infirme, je pense que je serais heureux de voir mes enfants, de les faire rire, de les entendre rire. Je crois que ce serait important pour eux de me savoir là, présent, à leurs côtés. Je sais aussi que c’est ce que mon amour préférerait. Pour elle, mais aussi pour eux. » Infirme, mais pas comme Johnny, non. Infirme en chaise roulante peut-être, ou allongé dans mon lit. Tétraplégique ou hémiplégique, mal en point en tous cas. Je pourrais peut-être encore caresser mes enfants et mon amour. Je crois que sinon, c’est ce qui me manquerait le plus. Ne plus pouvoir les câliner, apaiser leurs peines et leurs souffrances, ressentir leurs joies et leurs plaisirs. J’ai toujours aimé me concentrer sur mes sens les moins usités.

Le goût, l’odorat, le toucher. Quel bonheur ! J’éprouve de vifs plaisirs à me remémorer des épices oubliées, des senteurs évaporées, des matières de ma jeunesse.

Un tissu brodé à l’ancienne, une broderie bien épaisse. Et hop, je me revois dans la chambre d’ami chez ma grand-mère. Je suis allongé dans le lit. Je caresse le mur et surtout la tapisserie murale. Mes doigts effleurent la broderie de la partie de chasse. La frise qui enlumine le tableau me projette dans un circuit automobile dont je suis le héros. L’aventure au bout des doigts.

Une bruine strasbourgeoise mêlée au gravier. Me voilà reparti dans les heures de solitude de mon adolescence, traînant à quatre heures du matin dans les rues de la ville. Le son musical des gouttes qui battent les pavés de la ville. L’odeur du macadam mouillé. Les néons qui se reflètent sur le bitume. Le plaisir égoïste et triste de nous savoir peu nombreux sur la planète à savoir apprécier ces plaisirs sensoriels.

Une purée avec un peu de viande hachée, et revoilà le hachis Parmentier de ma maman. La cuisine dont la fenêtre ouvre sur le jardin. Le jardin avec son pommier vert et brun plié à quarante-cinq degrés et soutenu par un étau de fortune. La cuisine avec sa table recouverte de sa nappe en lino couleurs Vichy rouge et blanche. Mon Nesquick fumant à côté du Ricoré de ma mère. Mélange d’arômes épicés et de couleurs chatoyantes. Nostalgie, nostalgie.

***

Voilà ce que je me dis à nouveau alors que la BMW s’élève au-dessus de la rambarde centrale de sécurité. Il paraît que juste avant sa mort, on revoit défiler sa vie en accéléré. Et alors que je vois la BMW se rapprochant de moi, je repense effectivement à plein d’instants qui ont marqué ma vie.

Je me revois ado, quand j’étais le confident de plein de copines. J’aurais préféré être leur amant mais bon, souvent je me contentais de les écouter. Il faut croire qu’elles pensaient que je les entendais. En fait, je les laissais parler et, parfois, les interrompais pour leur demander une précision. Un vrai psychologue avant l’heure. Je les aidais à rechercher loin au fond d’elles-mêmes les causes de leurs maux, les raisons de leur mal-être, loin, là-bas, loin, si loin, aux sources de leur introspection. Elles m’aimaient bien aussi car elles pensaient que je ne les draguais pas. J’étais différent. Elles me trouvaient différents. Différents des autres. Je ne me la ramenais pas. J’étais discret. Discret par opposition à grande gueule et discret parce que je savais garder les secrets qu’elles me confiaient. Ces secrets m’agaçaient d’autant plus que la plupart du temps, elles me parlaient de leurs petits amis qu’elles n’aimaient plus et elles m’expliquaient qu’elles ne savaient pas comment le leur dire. Et moi, je pensais : « Mais bon sang, tu leur dis et tu sors avec moi. Au moins, tu ne lui laisses même plus le temps de se poser la question ou de chercher à te reconquérir ! » Mais non, je me taisais et les laissais parler. A la fin, elles se rendaient toujours compte qu’elles les aimaient toujours, et elles me remerciaient chaleureusement de les avoir aidées à prendre la bonne décision. « Merci de m’avoir écoutée », disaient-elles. « Merci de savoir m’écouter. » Et moi de me dire ; « Bravo, toujours aussi con ! »

***

La BMW entame sa descente sur la mauvaise voie de l’autoroute. La mienne. C’est fou la foule de détails qui nous revient dans ces quelques secondes dramatiques. Je lis distinctement la plaque minéralogique de la BMW. Elle se termine par 75. Un Parisien. Un vrai de vrai. Pas de la banlieue. Près de cinq cents kilomètres pour arriver là. Pour en arriver là. Du mauvais côté de la vie.

Le ciel est bleu et le soleil vif. Mes souvenirs me ramènent en montagne et au bord de la mer. Le ciel est bleu et le soleil vif. Les gens sont bronzés et heureux. Les gens prennent le temps de s’occuper d’eux. Les paysages magiques défilent sous mes yeux. Des plages brunes, des gratte-ciel transparents, une église grise, une synagogue ocre, une mosquée bleue, une forteresse noirâtre, des cimes argentées, un village de grès, une vallée verdoyante, un bassin de rivière turquoise, un marché multicolore, des écureuils roux, un tonneau rouillé, un ciel jaune de millions d’étoiles...

***

Le conducteur de la BMW semble assoupi. Je l’aurais pourtant imaginé affolé, éberlué, paniqué, apeuré devant sa mort à venir. Peut-être est-il déjà mort en fait. Peut-être le choc contre la rambarde l’a-t-il tué sur le coup. Peut-être s’était-il déjà assoupi avant le premier choc et que c’est justement sa somnolence qui a provoqué ce que je vois et vis en ce moment. Peut-être a-t-il fait un malaise cardiaque. Ce qui semble évident par contre, c’est qu’il semble bel et bien inconscient.

***

Me revient cet éternel débat entre ceux qui pensent que c’est dégueulasse de faire des enfants pour leur laisser un avenir toujours plus noir et ceux qui, au contraire, pensent que les gosses sont le seul moyen de bâtir l’avenir sur de nouvelles bases. Je faisais évidemment partie de cette seconde catégorie. Toutefois, je ne pensais pas que c’était le seul moyen. Adolescent, je me définissais comme un existentialiste positiviste. J’avais pris conscience que notre durée de vie n’était rien comparée aux millions d’années de l’évolution de l’espèce humaine et que notre vie dans une ville ou un pays était infinitésimale quand je la resituais dans notre système solaire sans parler des autres galaxies. Conscient de cela, je me disais que j’avais vraiment très peu de chance de trouver un médicament ou d’inventer un principe qui améliorerait la vie de mes semblables et des générations futures. Je pensais et je pense toujours que si trois personnes d’une génération terrestre y parviennent, c’est déjà exceptionnel. Résultat des courses, plutôt que de me lamenter sur ma vie qui allait donc n’avoir aucun sens ou trop peu, je décidais d’en profiter un maximum. D'autant plus que je savais pertinemment que tout cela pouvait s’arrêter à tout moment. Existentialiste j’étais car j’accordais ainsi une importance toute particulière à cette vie si courte. Positiviste je me définissais car je décidais de toujours voir le verre à moitié plein. Me sentant dorénavant quasi-invulnérable et dispenseur de bien-être autour de moi, je me disais que le seul moyen qui me restait d’améliorer le sort de l’humanité était donc de faire des gosses et de leur inculquer mes bonnes valeurs en essayant de leur épargner l’enseignement de mes défauts. Manque de bol, il m’a fallu dix ans pour comprendre que les plus cons d’entre nous devaient se dire la même chose et qu’ils avaient eux aussi commencé à inculquer leurs valeurs de cons à leurs innocentes têtes blondes.

Mon ami me parle question existentielle alors que la voix sans visage dans mon dos parle de vie quotidienne. « La curiosité est un vilain défaut », me disait-on quand j’étais môme. Et bien non. Bien au contraire. C’est même une excellente qualité que j’essaye d’inculquer à mes enfants. Ecoute ce qu’on ne te dit pas, vois ce qu’on ne te montre pas, goûte et touche ce que l’on t’interdit, sens les odeurs qui te sont inconnues, fais confiance à ce sixième sens qui te sauvera.

Il y a quelques années, j’emmenais mon fils à l’école. Comme tous les matins. Pendant le trajet, pendant que nous roulions sur cette fameuse autoroute, j’essayais de le sensibiliser à la nécessité de lire, d’écouter, de parler. « Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant ». Merci Victor Hugo. En quelques mots, tu as tout dit. J’essayais de le sensibiliser à la richesse de notre langue. Pour y parvenir, j’utilise toujours le jeu. Je lui demandais donc : « Qu’est-ce que tu aimes ? » Dans le désordre, il me répondit : « Benjamin, Zidane, Kyo, les maths, le foot, mes parents, être avec les copains… » Je lui demandais ensuite de préciser l’expression « J’aime » pour chacun des cas qu’il m’avait cité. Après discussion, il avait compris qu’il pouvait enrichir et préciser sa pensée en affinant ses sentiments : « Benjamin est mon meilleur ami. Je suis admiratif des exploits de Zidane. J’aimerais me comporter comme les musiciens de Kyo quand je serai plus grand. Je prends beaucoup de plaisir quand j’essaie de résoudre des problèmes mathématiques ou quand je joue au foot. Je pense éprouver de l’amour pour mes parents. Je passe de bons moments quand je suis avec mes copains. » Ami ou copain ? J’ai mis longtemps avant de trouver la définition qui me convient.

Un copain, tu l’appelles pour faire quelque chose. Un ami, tu l’appelles… pour ne rien faire. J’exagère un peu mais, en fait, quand tu es avec un ami, t’es heureux de le savoir à côté de toi, même si tu ne fais rien. Evidemment, ça ne t’empêche pas de faire plein de choses avec un ami. J’aime bien cette définition car ça me permet de rapprocher le mot ami du mot amour. Ton amour, la personne que tu aimes, c’est celle avec qui tu peux vivre au quotidien sans toujours faire quelque chose de spécial. Tu prends même plaisir à lire un livre en sachant l’être aimé occupé à faire la même chose ou autre chose dans la même pièce que toi. Le plaisir égoïste de savoir l’autre à tes côtés. En fait, j’ai développé toute une théorie sur le sujet : la théorie des ondes positives.

Vous avez tous déjà vécu ces instants de la vie où vous avez l’impression d’avoir déjà vécu ce qui vous arrive ou d’être déjà venu à cet endroit. La plupart des gens me disent que j’ai dû vivre cela dans une vie antérieure. Manque de bol, je ne crois pas du tout à la réincarnation. Je suis resté un éternel existentialiste positiviste. Je pense plutôt que c’est une histoire d’ondes positives.

Quand je vais dans un endroit où il y a beaucoup de monde et que j’ai l’impression d’y être déjà venu, je crois aujourd'hui que c’est parce que quelqu'un qui est là, que je connais peut-être ou que je ne connais pas, éprouve au même instant et dans le même lieu des sensations identiques à celles que j’aurais pu ressentir moi-même quelques secondes plus tard. Je crois volontiers que les sensations que chacun ressent irradient chaque personne comme une aura et que les lieux où nous pénétrons sont des champs d’ondes émises par tous les êtres vivants à proximité, ondes qui peuvent ainsi être positives ou négatives. Je crois vraiment que c’est justement parce que cet inconnu réagit comme moi, qu’il émet des ondes positives que j’aurai pu émettre moi-même quelques secondes plus tard, que j’ai l’impression d’avoir déjà ressenti ces sensations ici et l’impression d’être déjà venu ici dans un autre temps.

***

Retour sur l’autoroute. Une zone industrielle à ma droite. Une BMW dans les airs devant moi à ma gauche. Cette même BMW qui entame son atterrissage sur la même piste que moi. Mais face à moi et à Vitesse grand V. Un conducteur assoupi. Et moi dans mon Alfa Roméo 155 noire métallisée. Le calme d’un cocon métallique avant le grand choc. Tiens, on dirait que le temps s’assombrit.

***

« Chaque jour est un bon jour. » J’ai lu cette phrase dans un petit livre de pensées zen et je l’ai faite mienne. Qu’il pleuve ou qu’il vente, le verre est toujours à moitié plein ! Chaque jour est un bon jour. Encore faut-il le vouloir. D'autres diraient « Encore faut-il y croire ! » Erreur. Il ne faut pas y croire car y croire sous-entend que cela peut ne pas être le cas, qu’aucun événement positif n’arrivera dans la journée. Or, je suis sûr que c’est souvent le cas et même toujours le cas. Il suffit d’identifier un seul de ces événements positifs pour vérifier l’adage. Mais, effectivement, encore faut-il le vouloir. Les gens en sont arrivés à un tel niveau de détresse qu’ils ne voient plus que de nombreuses lueurs d’espoir existent. La spirale de la déprime. Ou comment refuser de voir que l’espoir existe pour mieux revendiquer sa déchéance et ses désillusions.

***

La BMW volante qui atterrit dans ma direction semble se rapprocher au ralenti. Aurais-je la faculté de suspendre son vol et le temps à cet instant. Pour une fois que je n’écoute pas la radio, il me semble pourtant entendre le Requiem de Mozart. La musique ne vient pas de ma voiture. Et je ne pense pas entendre l’autoradio de la BMW. Ce doit être dans ma tête.

***

On était en 1983. Les flics avaient fini depuis peu de traquer les antennes des radios interdites et Mitterrand avait autorisé les radios libres. Canal 15 avait enfin pu poser son antenne. Un ami d’enfance, qui animait une émission de musique reggae, m’avait transmis le virus. A force de les accompagner, un jour, je me suis retrouvé seul derrière le micro, à animer une émission de chanson française. J’écoutais assidûment Jean-Louis Foulquier sur France Inter et je lisais religieusement « Paroles et musique » chaque semaine. J’étais devenu un véritable pro de la chanson française. Quelques semaines plus tard, les patrons de la radio m’ont proposé d’animer la tranche du dimanche après-midi, de seize heures à vingt heures, juste après l’afro-music de Rémy Black et juste avant le cinéma de Luc. Quatre heures de direct. Refaites le calcul : trente chansons pour deux heures d’émission, cela représentait soixante chansons pour quatre heures d’émission.

Je me souviens très bien de ce jour où je me rendais à la radio. Je roulais en direction de la station et j’avais pris l'habitude d’écouter le direct pour me mettre dans l’ambiance et trouver un truc pour assurer un enchaînement entre zouk et chanson française. Il devait être quinze heures quarante-cinq quand j’entendis la fin du disque tourner en boucle. Certainement une rayure sur un disque trente-trois tours-minute de l’époque. A ma grande surprise, Rémy ne réagissait pas. J’appuyai sur l’accélérateur pour arriver plus rapidement sur place et je découvris mon Rémy endormi sur les platines, résultat d’une fête du samedi soir comme il en organisait régulièrement pour la nombreuse communauté cosmopolite de Strasbourg.


Chapitre 2 : Ouest - Est


Je crois que je vais m’endormir…








***

Je m’appelle Mathieu Bongard. Un jour, un copain m’a appelé Stanley. Je n’ai pas tout de suite compris qu’il parlait de moi. Mais comme il me regardait, il a bien fallu que je me fasse une raison. Comme je l’interrogeais sur ce surnom, il m’expliqua que Mathieu lui faisait penser à Matthews et donc à Sir Stanley Matthews, le dribbleur magique du foot anglais qui illumina les stades de 1932 jusqu'en 1965, à plus de cinquante ans ! Je ne voyais pas du tout de qui il parlait, mais bon. Soit. Mathieu, Matthews, Stanley, ça me plaisait bien. Du coup, ça me faisait bizarre. Je m’étais immédiatement senti bien dans ce nouveau costume so britannique. Stanley. Je le sentais bien ce prénom. Je sus tout de suite que ce copain avait touché juste. Mon côté british resurgissait. Ça m’avait toujours titillé. Une manière d’être et de penser que je savais profondément ancrée en moi. Non pas vieille France, mais nostalgique d’une vie des années trente londoniennes. Nostalgique n’est pas le mot : je n’ai que quarante-cinq ans et je n’ai jamais été à Londres. Et pourtant. Ça devait être l’effet mystérieux d’images télévisées certainement vues un jour. Un ou plusieurs reportages sur ces années folles vécues Outre-Manche. Images noires et blanches d’un passé révolu. Ce côté british était mon secret. Du moins, je le pensais jusque-là.

J’habite Paris. Je suis responsable des ventes dans un groupe pharmaceutique. Titi parigot devenu grand. Ecole maternelle, puis primaire, lycée, prépa, école de commerce, premier job chez un très grand de la grande distribution, depuis douze ans dans le médicament et surtout sur les routes dans ma BMW blanche. Marseille, Nantes, Lille, Strasbourg. Sur les routes aux quatre coins de la France. Onze mois sur douze. Quelques jours de répit par-ci par-là. Au total, un mois pendant lequel j’essaye d’oublier les formules chimiques, les blouses blanches des pharmaciens, les salles d’attente des médecins, les restaurants avec mes visiteurs médicaux et surtout tous ces dîners et toutes ces nuits d’hôtel, seul à table et dans mon lit. Conjuguer vie de famille et vie professionnelle. Dur, dur. Je suis marié et père de trois enfants.

***

J’ai le sentiment de dormir depuis seulement quelques minutes que déjà je sens un grand vide en moi, un manque énorme de mes proches. Un manque que je n’ai jamais ressenti jusqu’à présent.

***

Quand je suis sur les routes, je pense argumentaire, marge, chiffre d’affaires, recrutement, licenciement, management. J’ai bien parfois un peu mauvaise conscience d’être trop souvent éloigné des miens, mais je me dis que je ne suis pas seul dans ce cas. Que nous sommes des millions sur les routes, du lundi au vendredi, et souvent jusqu'au samedi. C’est dur de voir ma femme et mes enfants quelques heures par semaine. Je ne les ai pas vus grandir. Je les quitte le lundi en pleine santé. Je reviens et j’apprends que l’un a eu la fièvre, l’autre une mauvaise note qui lui a fait de la peine, que le troisième s’est fait bastonner au lycée. Autant de micro-événements qui ne se racontent pas au téléphone et qui sont oubliés le lendemain et dont évidemment on n’oublie de parler le week-end suivant. Autant de micro-événements qui sont pourtant le quotidien de ma famille. Comme un livre qu’on ouvrirait pour ne lire que des titres de chapitre toutes les dix ou vingt pages. Ces micro-événements de la semaine, je les apprends de la bouche de ma femme. Mes enfants les ont oubliés et n’éprouvent plus aucun besoin de m’en parler le week-end. D’ailleurs, ils n’éprouvent plus aucun besoin de me parler. Je suis devenu une ombre dans cette maison. Un fantôme du lundi au vendredi et une ombre le week-end.

Le pire, pourtant, est que j’ai l’impression de bosser comme un con pour leur plus grand bien. Que l’argent, s’il ne fait pas automatiquement le bonheur, leur apporte néanmoins un confort et une sécurité qui valent bien le sacrifice d'une vie. Le sacrifice de ma vie pour le bien de ma famille. Tout ça pour ça. Sans me le dire clairement, mes proches me reprochent de n’être jamais là. Et comme le sujet n’est jamais abordé, je n’arrive pas à leur dire que je fais tout ça pour eux. Énorme sentiment d’injustice. Désillusion lourde à porter. Silences désastreux. Une cruauté terrible car mon boulot est vraiment crevant. Seul sur les routes, à vendre des produits aux formules chimiques parfois douteuses, à passer de longues heures avec des partenaires professionnels devenus des amis. Autant vous dire que ce type d’amis marque définitivement mon incapacité à discerner les copains des amis d’enfance, les collègues de travail des cousins et cousines, les amis de mes enfants et leurs parents. Le pire, c’est encore le sourire narquois des copains de mes gosses quand j’ai l’impression qu’ils viennent de parler de moi. Ce mépris du Père, de l’Homme. Tout le contraire des idées qui ont construit l’adulte que je suis devenu. Le respect des biens et des personnes. Le mérite de l’effort consenti. Et mes gosses qui me renvoient à la face mon incapacité à les élever, qui me renvoient dans le miroir une image qui est tout le contraire de ce que je pense être. Mes gosses ne sont presque plus les miens. Le fantôme que je suis pour eux était presque devenu tout autant virtuel dans ma tête.

***

La BMW dans laquelle je fais cent mille kilomètres par an est devenue ma première maison. Mon cocon personnel. Lecteur radio-CD-DVD, écran plasma, enceintes Bang & Olufsen, je n’ai pas lésiné sur les moyens pour m’offrir un véritable boudoir mobile, une aire de détente permanente sur l’autoroute.
***

Au moment où je me suis endormi, je crois que j’écoutais Mozart. Le Requiem. En voiture, c’est un morceau idéal. Des paroles en latin dont je fredonne quelques phrases. Une musique tranquille alternant des moments d’intensité variée sans aucune répétitivité inutile. Tout le contraire des chansons pop et de la variété française qui vous frustrent inexorablement. Le scénario est toujours le même. Vous choisissez un chanteur que vous aimez bien et, au moment où passe le morceau que vous préférez, vous prenez un grand plaisir à chanter en duo avec votre idole. Vous vous imaginez sur scène dans un stade rempli. Et puis patatrac, la route reprend ses droits et attire un moment votre attention. Lorsque vous réentendez le chanteur, c’est déjà la chanson suivante qu’il interprète. Alors vous cliquez sur la touche pour remettre la chanson précédente. Mais vous connaissez déjà la suite et vous savez que le même scénario se reproduira. La musique classique, pour cette raison-là, est plus agréable à écouter en voiture. Le mélomane néophyte que je suis ne se rend même pas compte qu’il a loupé un passage.


Chapitre 3 : dernières nouvelles d’Alsace


Adresse : http://weblog/pierre.medard/brumath
Date d’enregistrement : 25/02/2005 – 17:58
Titre : Ouest - Est
Quoi de neuf depuis hier ? Tout. Je renais. Je revis. Je suis de nouveau-né ce matin à 8h43. Ma première vie s’est achevée à 28 ans sur l’autoroute qui me menait d’Ouest en Est, de Brumath à Strasbourg.

D'habitude, j’écris mon blog sur le thème des tortues, plus particulièrement des Hermani Hermani. Mon blog a vite trouvé son public d’internautes puisque 123 025 visiteurs me suivent régulièrement. Mais désolé, chers visiteurs, je vais évoquer ma mort d’hier et ma renaissance d'aujourd'hui.

***

Je roulais hier comme tous les jours pour gagner le collège dans lequel j’enseigne l’anglais à des élèves de quatrième et troisième. De Brumath où j’habite jusqu’au collège à Strasbourg, il me faut compter entre trente-cinq minutes et une heure de route. Avec ma vieille R5 jaune encore immatriculée « à l’ancienne » et avec deux lettres (364 SU 67), je roule généralement tranquillement sur la file de droite et je laisse les fous du volant s’énerver sur la voie centrale et celle de gauche. Cela me laisse le temps de décompresser avant d’affronter en franglais ma centaine d’ados de la journée. En voiture, j’écoute généralement FIP et je me laisse bercer au rythme d’une salsa suivie d’un morceau de jazz puis d’un extrait de musique classique et d’une voix suave qui m’annonce des plans de sorties pour la soirée et le week-end. Hier, je ne sais pas pourquoi, j’avais eu envie d’écouter un bon vieux Deep Purple. C’est marrant comme les petits détails insignifiants reviennent tout à coup.

Hier, le soleil était clair et une belle journée d’hiver ensoleillée s’annonçait. J’approchais la zone industrielle qui annonce Strasbourg quand, 4 voitures devant moi, j’ai vu une BMW blanche s’envoler en l’air, passer par-dessus la gouttière de sécurité centrale, et s’écraser de l’autre côté de la route. A peine une seconde s’était écoulée et j’étais déjà passé alors que je voyais de l’autre côté de l’autoroute des voitures freiner et d’autres s’encastrer dans celles qui les précédaient. Dans mon rétroviseur, je pouvais voir un vide me suivre. A part les huit voitures derrière moi, toutes les suivantes étaient arrêtées et certaines avaient certainement dû s’encastrer entre elles également. A quelques secondes près, j’aurais pu mourir tragiquement sur une banale autoroute de province.

Ce n’est que trente secondes plus tard, le choc passé, mes esprits revenus et plusieurs centaines de mètres plus loin, que je me suis demandé si j’aurai dû m’arrêter. Mais pour quoi faire ? Jouer les secouristes ? Mais je n’ai aucun diplôme en la matière et la vue du sang me fait tourner de l’œil. Jouer les voyeurs ? Brrrrrrrr, j’aurais déjà bien trop peur que quelqu'un puisse seulement me soupçonner de cela. Être utile ? Je me dis qu’il devait bien y avoir assez de monde indemne pour cela. Téléphoner aux secours ? Encore faudrait-il que j’aie un téléphone portable et, honte à moi, je n’en ai pas. En fin de compte, j’ai continué mon chemin jusqu'au collège où je suis arrivé à l’heure.

En sortant de voiture, j’avais bien les jambes qui flageolaient quelque peu mais j’ai réussi tant bien que mal à me lever et à faire cours presque normalement. Je n’ai à aucun moment essayé d’en parler en salle des profs à mes collègues. Pareil, ça m’aurait semblé glauque et indigne ce plaisir morbide d’abuser de leur instinct voyeur. Pour ceux que ça intéresse, ils n’auront qu’à lire demain le compte-rendu de cet accident dans les Dernières Nouvelles d’Alsace.


Chapitre 4 : Dernières Nouvelles d’Alsace


Adresse : http://www.dna.fr
Rubrique : Faits divers en bref
Date d’enregistrement : 26/02/2005 – 02:32

Titre : 2 morts, 14 blessés et 23 véhicules accidentés sur l’A4.

Un accident spectaculaire mais malheureusement mortel s’est produit hier en début de matinée sur l’autoroute A4 au nord de Strasbourg, à hauteur de la zone industrielle. Un automobiliste de la région parisienne et un Strasbourgeois, tous deux âgés d’une quarantaine d’année, ont trouvé la mort hier dans cet accident qui aura provoqué un monstrueux carambolage impliquant vingt-trois véhicules et blessant quatorze personnes des deux côtés de l’autoroute.

D’après les premiers éléments de l’enquête, le conducteur d’une BMW roulait vers Strasbourg quand il a perdu le contrôle de son véhicule. Projetée violemment contre le parapet central en béton et déviée par le choc, la BMW s’est élevée dans les airs pour retomber malencontreusement de l’autre côté de l’autoroute sur une Alfa Roméo qui venait en sens inverse. Les deux conducteurs sont décédés avant l’arrivée des premiers secours. Quatorze personnes ont été transportées par ambulance au CHU pour soins ou examens.

Rapidement sur place, mais devant l’ampleur de la situation, les sapeurs-pompiers ont éprouvé de grandes difficultés pour évacuer les premiers blessés. A l’heure où nous imprimons cette édition, cinq blessés étaient encore dans un état grave et la situation de trois autres était jugée préoccupante.

Ayant eu lieu aux heures de pointe, cet accident a provoqué un bouchon de treize kilomètres depuis Brumath et de vingt-deux kilomètres sur les voies opposées. La circulation n’a été totalement rétablie que vers seize heures.

Pour mieux comprendre les circonstances de l’accident, la police cherche des témoins de l’accident. Téléphone : 03 90 23 17 08.


Chapitre 5 : Sud – Nord - Ouest


Le type de la BMW semble déjà mort. Le temps de regarder dans mon rétro, j’aperçois un véhicule qui me suit de près. Mais tout va très vite. Tout va trop vite. Au moment où la BMW se rapproche, je sais qu’elle va me percuter de plein fouet. Un véhicule volant identifié à 120 kilomètres- heures percutant un véhicule terrestre à cent trente kilomètres-heures, ça fait pas mal de tonnes métalliques qui se fracassent et s’enchevêtrent, laissant deviner des chairs humaines par cet amas de tôle artistique impromptu de César. Beurkkkkkkkkk. J’ai juste le temps d’entrevoir ce cube que j’appuie de toutes mes forces sur l’accélérateur qui me fait gagner deux mètres qui me sauvent la vie. Qui sauvent ma vie, mais pas celle de l’Alpha qui me suit.

J’ai juste eu le temps de reconnaître les lignes d’une Alfa Roméo 147 rouge. Très furtivement. Un centième de secondes plus tard, elle n’est déjà plus qu’une bouillie de tôle rouge et blanche, d’étincelles, de crissements de pneus et d’une symphonie klaxonesque ininterrompue. J’aperçois encore dans mon rétroviseur d’autres véhicules qui semblent s’emboîter dans le carambolage que je suis en train de fuir. De l’autre côté de l’autoroute, les voitures sont à l’arrêt. J’ai déjà parcouru deux cents mètres. Combien de secondes se sont écoulées. Combien de morts. Combien de blessés. Ai-je rêvé ? Hélas non. Les voitures en face sont toujours à l’arrêt. Derrière moi, plus aucune voiture ne me suit. Je me range sur la voie d’arrêt d’urgence. Je sors de ma voiture. Je vois un début d’incendie. Je prends vite mon téléphone mobile et je compose le 712.


Chapitre 6 : Du Nord au Sud


Adresse : Route de l’Hôpital
Lieu : Hôtel de police de Strasbourg.

Date d’enregistrement : 25/02/2005 – 19:32

Objet : Déposition de Christine Mayer enregistrée par le brigadier Jean Grannier.

Je, soussignée Christine Mayer, née à Haguenau le 21 mars 1973 et demeurant 15 rue des Iris à Bischwiller, confirme l’exactitude des faits décrits ci-après.

Je roulais cet après-midi tranquillement sur l’autoroute A4 dans le sens Brumath – Colmar. Je passais au niveau de la zone industrielle de Souffelweyersheim quand j’ai senti un choc à l’arrière de ma voiture, une Polo rouge immatriculée 2356 YB 67 dont je suis propriétaire. Le temps de comprendre ce qui se passait, j’avais déjà été propulsée vers l’avant. J’ai immédiatement regardé dans mon rétroviseur et j’ai vu une voiture blanche foncer contre la barrière centrale et traverser l’autoroute. J’ai ensuite regardé devant moi pour éviter d’avoir un nouvel accident. J’ai essayé de me ranger sur le bas-côté mais il y avait de nombreux véhicules dans les deux files de droite. J’ai enfin pu me ranger cinq cents mètres plus loin. En sortant de mon véhicule, j’ai alors pu voir l’ampleur de la catastrophe.

Je ne me souviens pas avoir freiné ni ralenti juste avant que le véhicule qui me suivait m’ait percuté.

(…)

Note du brigadier :

- Le témoignage de Madame Mayer est corroboré par les autres témoignages recueillis ce jour.
- L’analyse immédiate du véhicule de Madame Mayer indique clairement que la Polo a été percutée sur l’aile arrière gauche par un véhicule de peinture blanche.
- L’analyse de la tôle calcinée du véhicule à l’origine du carambolage, une BMW blanche immatriculée 75 selon de nombreux témoignages, n’a pas permis de confirmer ni d’infirmer un choc avec le véhicule de Madame Mayer.
- Un échantillon des traces de peinture blanche relevé sur le véhicule de Madame Mayer a été transmis au laboratoire pour une analyse approfondie.


Chapitre 7 : un an après


Lieu : Paris
Date : Mercredi 26 mars 2006

Objet : Extrait de l’émission littéraire diffusée à 22h30 sur TF1

L’animateur, un homme des médias très connu et apprécié de 78% des Français (sondage Ipsos réalisé dans la semaine du 15 au 22 décembre 2005 auprès de 865 personnes représentatives de la population française, âgée de 15 à 80 ans).

Passons à présent à votre livre. Pour un journaliste animateur d’émission littéraire comme moi, vous interviewer n’est pas facile car vous ne m’avez pas simplifié la tâche en imaginant à la fin de votre livre le dialogue que nous sommes en train de vivre actuellement. Comment et pourquoi vous est venue cette idée ?

- En fait, j’ai trouvé cette fin au cours d’une de mes nombreuses nuits d’insomnie. D’un coup, j’ai eu l’inspiration de ces derniers chapitres. Tout d’un coup, la narration devenait variation et l’histoire monomédia devenait multimédia. C’était un retour des choses assez logique à ma vie professionnelle. La boucle était bouclée. Parmi les livres qui m’ont marqué il y a eu souvent des livres qui jouaient sur une écriture à plusieurs voix. J’ai aussi joué sur les ambiguïtés. J’ai en effet toujours aimé les problèmes d’interprétation dans un dialogue à deux personnes qui pensent être d’accord entre elles alors que chacune a parfois compris l’opposé de ce que l’autre lui exposait.





Commencé le 7 février 2005 à Saint Pierre de Chartreuse. Terminé le 11 juillet 2014 à Strasbourg.

mardi 10 novembre 2009

7,30 € le poème


McDonald’s, j'ai faim
C'n’est pas bon pour ma ligneMais j'ai faim
Quick faim Mais chez McDo En l'absence de Quick
Sur ma route
Miam miam
J'commande un Coca Zéro
Un Royal Bacon
et un Royal Cheese
J'ai une grande gueule mais
Même le Big Mac
N'y entre pas
Mais je commande quand même
Un repas royal

Assis j'entame mon Royal Cheese
... Qui n'a de royal que le nom
Un papier insipide et graisseux
Emballant un burger avalé en six bouchées

Le Royal Bacon semble plus emballant
Et plus royal
Une boîte cadeau cartonnée contenant
Un burger ressemblant davantage
...à un burger
C'est déjà plus mieux miam miam
Je mords à pleine dents
Et déguste chaque bouchée
Et il m'en faut près de
Quinze pour en venir à bout

Voilà
Dix minutes plus tard
J’ai mangé et écrit deux McDo

Et dire que je voulais faire
De la Mc socio-fusion,
De la sociologie appliquée à la clientèle de McDo
En échos à mes variations écrites en juillet à La place
Ce sera pour une autre fois

Juste avant de partir
Je lève les yeux et lis la pub devant moi :
"Mc Flurry, Invente ta recette"
Montrant deux pots de crème
Arrosés chacun d'un filet de chocolat
Le tout entourés de Carambars, de M&M's, de KitKats,
de Daims (?) et de Crumble (marque déposée ?)
Plutôt une bonne idée marketing ce Mc Flurry…
... Sauf qu'en bas est écrit :
Pour votre santé, évitez de grignoter entre les repas.

McDo vient d'inventer un nouveau truc : le grignotage pendant les repas

Sûr que dès cet après-midi je vais vite voir à quoi ressemble ce fameux
www.mangerbouger.fr qui conclut toutes ces pub alimentairement incorrectes


Strasbourg, le 10/11/2009, McD’Oberhausbergen

samedi 24 octobre 2009

14 milliards d’années en deux jours



Avant hier jeudi, j'assistais à une conférence d'Yves Coppens. 1h30 de conférence passionnée et passionnante pour résumer 14 milliards d'années et conclure que l'homme n'en est qu'à son adolescence. 
"En 1830, nous étions 1 milliard, aujourd'hui 6 milliards, c'est plutôt un signe de bonne santé !" 
Merci Monsieur Coppens !

A propos de bonne santé, hier vendredi, j'ai participé à un petit déj' en compagnie de Beigbeder, un Frédéric ma foi bien vodkaïné. C'est sûr que cela doit le changer des narco-souvenirs qu'il décrit dans son dernier livre (que je vous conseille de lire au même titre que Windows on the world !). Un de nos rares écrivains contemporains digne de ce nom. Du désenchantement et des notes d'espoir pour ce porte-parole de ma génération. A la fin, au moment où je lui faisais signer mon Roman français, je lui ai transmis une carte de visite qu'il a mis dans sa poche et sur laquelle je lui conseillais de lire A l'Est d'Eden, qu'il m'a dit n'avoir que vu au ciné mais pas lu. Certain que cela lui fera le plus grand bien, pour mieux comprendre sa relation avec ses parents et son frère modèle. Mais je pense qu'il a déjà jeté ma carte de visite...

Si tous les jours étaient ainsi...

Ostwald, le 24 octobre 2009.

jeudi 23 juillet 2009

Un poème en prose et cinq variations


Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 18h38.

Pour une fois, je commence par la fin. Évidemment, il va me falloir remonter un peu le temps pour vous raconter ce qui précède... l'instant où j'écris ces lignes, évidemment. En fait, je n'en ferais rien car je voulais simplement savoir si, en commençant par la fin, l'inspiration me viendrait également. Voire autrement. Et bien Désolé, chère lectrice, ou cher lecteur.

Pour la forme, je finirais quand même par le titre.

Un poème en prose et cinq variations


Variation numéro 1. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 18h47.
Pour une fois, je commence par la fin. Évidemment, je vais devoir remonter un peu le temps pour vous raconter ce qui précède. Enfin, ce qui précède l'instant où j'écris ces lignes, évidemment. En fait, pas du tout. Je voulais simplement voir si, en commençant par la fin, l'inspiration me viendrait également. Voire autrement. Et bien nada. Rien. Pas une idée originale. Quoique.

Variation numéro 2. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 18h53.
Pour une fois, je commence par la fin. Évidemment, je vais devoir remonter un peu le temps pour raconter ce qui m''est arrivé avant. Il était 18h37 quand je me suis assis à la terrasse de La Place, un resto branchouillard de la Place des Drapiers. Je m'étais dis en gros "Un troquet, une dose d'alcool, une idée". Mais une fois assis devant une Licorne, nada. Rien. Pas une idée originale. Je me suis dis alors Commence par la fin. Alors, j'ai commencé par écrire le lieu, la date et l'heure, comme je conclus habituellement. Et puis, j'ai voulu voir si, en commençant par la fin, l'inspiration me viendrait également. Voire autrement. Et bien nada. Rien. Pas une idée originale. Quoique.

Variation numéro 3. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 19h03.
Pour une fois, je commence par la fin. Évidemment, je vais devoir remonter un peu le temps pour raconter ce qui m''est arrivé avant. Il était 18h37 quand je me suis assis à la terrasse de La Place, un resto branchouillard de la Place des Drapiers. Je m'étais dis en gros "je vais écrire en sirotant une bonne Leffe. Mais une fois assis devant une Licorne, nada. Rien. Pas une idée originale. J'ai eu beau commencé par la fin, je n'avais pas vraiment d'inspiration. Alors, j'ai brodé autour de cette réalité. Mais ce n'était pas une idée originale. Quoique.

Variation numéro 4. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 19h09.
Il bruine un peu par intermittence et je me suis donc déplacé de cinq mètres, sous le store. C'était déjà le cas pour la Variation précédente, mais ce n'était pas le sujet. Quoique.

Variation numéro 5. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 19h15.
Je suis assis à la terrasse de La Place, un resto branchouillard de la Place des Drapiers. Je m'suis dit "Un troquet, une idée". J'ai mis du temps avant de me rendre compte que le temps jouait en ma faveur. Après quelques variations sur le même thème - mais tout le monde ne s'appelle pas Raymond Queneau - j'ai fini par retrouver mon rythme et mon inspiration d'observateur du temps qui passe. Ma séance de shiatsu aura mis exactement 43 minutes pour ramener mon stress à un état de créativité acceptable. J'étais donc assis à une terrasse et, l'air de rien, tout en écrivant, je captais des bribes de sens. Deux jeunes bourges d'une vingtaine d'années s'asseyant à la table devant moi, vêtues BCBG. Elles commandent ce que j'imagine être deux jus de fruits pressés. Je continue à écrire puis je vois le serveur déposer sur leur table un Monaco et un verre de vin blanc.

Je replonge dans mon PDA et j'entends une conversation. La serveuse parle anglais, des femmes parlent anglais puis une autre langue, arabe me semble-t-il. Je lève les yeux, une femme voilée et quatre jeunes filles, dont l'une voilée également. Je continue mes variations. A l'instant je fais un tour d'horizon. Les bourges s'en vont, à vélo (normal, on est à Strasbourg), les deux amoureux se sont rapprochés, je regarde derrière moi, trois filles de vingt ans, une rousse, une blonde et une brune qui croise mon regard, de très beaux yeux, un sourire, mais bon, je suis assis tout seul à la table d'un restaurant sous un store, j'ai vingt ans de plus qu'elles, des cheveux gris, un PDA en mains, elles doivent me prendre pour un vieux qui, même à 19h35, continue de bosser. Quoique.


Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 19h40.

samedi 11 juillet 2009

ADN


Je devais avoir une vingtaine d'années à l'époque. Je suivais alors des études pour devenir publicitaire. Un ami d'enfance que j'avais croisé m'avait dit qu'il animait une émission de reggae sur une radio libre. Je l'avais suivi pour assister à l'une d'entre elles et dix jours plus tard, après quelques rencontres et autant de poignées de mains, je commençais ma carrière d'animateur radio. En fait, j'étais comme mes nouveaux collègues à la fois producteur, technicien, journaliste et animateur. Co-animateur en vérité, car j'avais emmené dans cette aventure Marie-Lo, une amie à la voix envoutante, genre voix d'aéroport, une voix désirable, capable d'adoucir les nuits sans sommeil de nos auditeurs.

Mon émission s'appelait "Un homme, une femme" et notre générique - non, ce n'était pas "Chabadabada" ! - était une interprétation jazzy de "La non-demande en mariage" de Georges Brassens, interprétée par Marcel Dadi. Pendant deux heures, de 20h à 22h, nous passions de la chanson francophone. Je passais mes journées de semaine à courir à la médiathèque choisir et emprunter six 33 tours (on ne pouvait en prendre davantage à la fois), j'enregistrais les morceaux que je souhaitais diffuser, je retournais deux heures après les échanger contre six autres et rebelote ainsi cinq jours par semaine, j'écrivais ensuite mon programme de deux heures sur une feuille pour, le dimanche, mixer en direct live mes enchaînements en les commentant avec Marie-Lo.

Nous arrivions dans le studio le dimanche vers 19h30 pour nous imprégner de l'ambiance en écoutant la fin d'une émission qu'un passionné consacrait au cinéma. Au mois de mai, il partait au Festival de Cannes et ramenait une valise d'étoiles et de sons - paroles et musiques, interviews d'acteurs et de techniciens - qu'il reprenait ensuite par extraits dans ses émissions. De ce cinéphile amateur éclairé qui partageait sa passion avec ses auditeurs, avec qui nous parlions un peu d'actus cinématographiques, je ne connaissais que le prénom, L. Il était un véritable militant du cinéma, un lecteur certainement assidu des Cahiers et un pourfendeur tout aussi certainement assidu de Première. Il devait avoir cinq à dix ans de plus que moi, cheveux courts, sérieux, cérébral. Collant parfaitement à son émission. C'était aussi l'époque du Cinéma de minuit sur Antenne 2 le vendredi soir, de Ciné Cinéma sur FR3 le dimanche soir.

Mon vie radiophonique dura deux ans, puis la radio libre devint une radio commerciale avec ses animateurs salariés, ses play-lists contractuelles et ses publicités payantes. Les trois derniers bénévoles, dont je faisais partie, choisirent une autre voie.

Cinq ans plus tard, je bossais dans la pub. J'avais vingt-cinq ans et j'avais briefé des agences pour une campagne visant à promouvoir des offres d'accès à Internet. Lors de leurs présentations, quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître L. sous les traits du directeur artistique de l'une des agences. Egal à lui-même, passionné, professionnel, convaincu. Chaque fois que je le croisais, les mêmes émotions nous ramenaient dans nos années radio et les sourires que nous échangions étaient quelque peu nostalgiques. Les années passaient.

Je devais avoir près de trente cinq ans quand je fus invité au mariage de l'ex de ma femme. Nous les rencontrions assez souvent mais je ne connaissais pas vraiment leurs amis. J'y allais donc en traînant un peu les pieds. Alors que nous entrions dans une grande salle, je repérai quasi-instantanément L. parmi les invités présents. Surprise, étonnement, satisfaction et plaisir de le revoir en dehors du business. L. était en fait le cousin de la mariée. Le reste de la soirée fut la première vraie et belle occasion de nous connaître un peu mieux. Et autrement.

Je devais avoir la quarantaine quand nous fûmes invités à l'anniversaire de très bons amis. Assurés de passer une très bonne soirée, nous savions que nous allions retrouver cette bande d'hallucinés hétéroclites que nous croisions ici plusieurs fois par an. Alors que je buvais, dansais et fumais, j'aperçus L. et son épouse, esseulés dans un coin. J'appris par la suite que son épouse était une copine de nos hôtes. Je me rapprochais pour le saluer et finis la soirée en discutant longuement avec lui.

J'avais eu 44 ans et je venais d'être élu président de mon club de foot. En juin, alors que je venais voir les matches de jeunes un samedi après-midi, quelle ne fut ma surprise de voir L. boire tranquillement un café sur la terrasse de notre club-house. Après discussion, il m'expliqua que son fils avait commencé le foot depuis peu. Quand je lui demandais pourquoi il avait choisi ce club, il me répondit que c'était le club le plus proche de chez lui, chez lui s'avérant être la même rue où habitaient mes beaux-parents.

Vous croyez au hasard, vous ? Moi, pas du tout. Je sais que le monde est petit, particulièrement à Strasbourg. N'empêche que depuis, je surnomme L. "ma chaîne d'ADN". Il est ma deuxième chaîne hélicoïdale, celle qui croise ma route régulièrement et intimement.

Il y a quelques semaines, j'ai recroisé L. chez nos amis. On a à nouveau beaucoup discuté. Il m'a notamment conseillé plusieurs auteurs de romans noirs. J'adore lire mais j'adore aussi passer beaucoup de temps à choisir les livres qui nourriront mon âme. Mais sur ce coup, je n'ai pas hésité et j'ai depuis dévoré tous les livres qu'il m'avait conseillés.

Ces quelques lignes sont le moyen que j'ai retenu pour le remercier. Il ne comprendra rien à tout ça mais ce n'est pas grave, il reste quoi qu'il advienne une part de mon ADN.

Paris, le 11 juillet 2009

lundi 19 mai 2008

Cent raisons apparentes



Samedi matin, je circulai en voiture quand je me rappelai que j'avais oublié de remercier ma mère pour les cent euros qu'elle m'avait offerts pour mon anniversaire.

Les cent euros étaient déjà dépensés depuis bien longtemps en achats de nourriture et autres babioles vitales : je ne m'étais pas spécialement offert de cadeau et je me voyais mal raconter cela à ma mère.

Je me voyais pourtant bien offrir cent euros au premier venu. Me disant cela, je repensais à la biographie d'Alexandre Jardin quand il racontait la vie de son père, un original bienheureux qui, par mauvaise conscience de sa fortune, aimait s'arrêter dans une cabine téléphonique et y laisser quelques centaines de francs pour procurer un instant de bonheur au prochain usager de la cabine.

Ces pensées sorties de ma tête, je poursuivis ma route jusqu'à ma banque où m'attendait notre nouvelle conseillère, la cinquième en deux ans...

Après deux heures de présentations, d'échanges, d'argumentaires et de palabre, je ressortis de la banque fier d'avoir exprimé mes griefs, revendiqué mes exigences, économisé douze euros ardemment négociés et souscrit à une carte Premier très chère et ô combien inutile.

Sortant sans un sou sonnant et trébuchant (le sou) dans mon portefeuille, je décidai de retirer cent euros du distributeur pour m'offrir un café et effectuer quelques emplettes au marché.

Après avoir ingurgité mon café et lu tranquillement les DNA, je me levai pour régler la note. Quelle ne fut pas ma surprise en ouvrant mon portefeuille de le découvrir vide de chez vide. Confus mais serein, j'informai ma serveuse préférée que j'allai vite retirer de l'argent et revenir rembourser ma dette.

Je retournai donc au distributeur en me demandant comment j'avais bien pu égarer cent euros en aussi peu de temps. Évidemment aucun euro ne m'attendait dans la fente à billet du distributeur. Je fermai donc les yeux pour me remémorer la scène. Celle-ci se déroule une demi-heure plus tôt : je me revois demander un retrait de cent euros, presser le bouton métallique pour valider que je ne souhaite pas de ticket, entendre le bip bip m'informant que je peux retirer ma carte bleue, la récupérer effectivement et repartir... sans avoir retirer les cent euros. Aussitôt je rouvris les yeux pour crier un "Quel con !" tonitruant en mon for intérieur.

Néanmoins satisfait d'avoir si rapidement revécu et identifié mon erreur, je réitérai l'opération en veillant cette fois à récupérer réellement mes deuxièmes cent euros que j'emportais cette fois avec moi.

Mi-déçu mi-fataliste, mais franchement heureux d'avoir offert cent euros à un inconnu, je décidai de ne plus faire d'emplettes et de ne plus dépenser d'argent au cours de cette féérique matinée.

Je récupérai donc ma voiture et, rentrant chez moi, je décidai de téléphoner à ma mère. Je la remerciai très sincèrement de des cents euros qu'elle m'avait offerts. J'hésitai à lui raconter la réalité de mon histoire et préférai la taire. Pourtant, au fond de moi, je sais qu'elle en aurait rigolé et qu'elle aurait été fière de moi, fière que son fils se soit offert ce délicieux poème.

 

Ostwald, le 19 mai 2008.

 

 

 

vendredi 14 décembre 2007

C’est dans cette rue

C'est dans cette rue
Que passent les voitures
Quittant le centre historique
Pour gagner les autoroutes

C'est dans cette rue
Que marchent les piétons
Longeant les murs crépis
Pour rejoindre leurs offices

C'est dans cette rue
Que certains matins
Je marque une pause café
Avant de regagner l'autoroute

Ce matin je me garais
Lorsque sortant de mon siège
Je vis par la fenêtre opposée
La tête d'un cheval

Ce matin ce cheval
Regardait le ciel
Immobile et lamentable
Sa tête sortant d'une poubelle

La poubelle était grise et bleu
Et la robe brune du cheval
A roulettes tranchait dans
Ce matin froid d'automne

Aussitôt je pris mon téléphone et
Dégageai le viseur de l'appareil photo
Tout en m'extirpant de la voiture
Quand à peine debout je la vis

Elle venait de surgir sur le trottoir
Femme quinquagénaire
Manteau rose vieillot
Joues rougies par le froid

Elle se tenait à cinq mètres de moi
Ses pieds solidement arrimés au sol
Ses doigts repliés tenant un téléphone
Photographiant Mon cheval

J'eus un fou-rire
Et refermai discrètement
Le viseur de mon téléphone
Avant de m'éloigner

Une demi-heure plus tard
Les DNA et mon café ingurgités
Je regagnais ma voiture
Quand à peine installé je le vis

Il venait de surgir sur le trottoir
SDF quinquagénaire
Manteau gris élimé
Joues rougies par le froid

Il se tenait à dix mètres de moi
Ses yeux fixant la poubelle
Il se tenait à trois mètres de moi
Ses mains libérant Mon cheval

Je regagnais mon autoroute
Et me remémorais cette histoire
Elle et moi fixant ces instants
Et lui revendant Mon cheval

Strasbourg, 14 décembre 2007



vendredi 7 décembre 2007

Trois jours et quatre poèmes à Paris


Rastafari Black rasta veste kaki


Écouteur sur les oreilles
Alpha Blondy ou 50 cents
Méfiance
Appréhension
Peur de l'inconnu
Approche
Derrière lui
Nuque dégagée
Peau nette
Regard glissant vers le bas
Valise
Sac à dos
Étiquette Iberia
L'Espagne
Chaleur
Flamenco
Salsa
Sons et lumières
Métamorphose fantasmagorique
D'un clodo douteux en guitar-hero
De ma méfiance en regain d'intérêt
Méfiance
Méfiance
Surtout de mes propres préjugés

Grain de poussière


Avant-hier dans le métro après avoir observé un rasta je termine un livre dans lequel Philippe Grinberg va au Mémorial de la Shoa découvrir son Secret
Le soir j'aperçois enfin mon hôtel de Turenne quand je passe par la Rue des Rosiers et devant la porte d'entrée du mémorial

Hier matin je pense au 22 à Asnières
Le soir Valérie me dit "C'est quoaaa ?" en imitant la voix nasillarde du Grand Fernand

Hier après-midi Anne qui bosse au Monde me parle de John Paul Lepers
... Que je croise à 23h38 en quittant des amis

Ce midi, C. Meyer me parle de son mari Pierre-Marie qui a des origines en Alsace à Woerth
Aussitôt j'appelle l'une de mes meilleures amies D. Meyer de Woerth pour savoir si elle connaît cette branche familiale

Trop de similitudes troublantes

Je rentre me coucher

Du fond de ce troquet trente et un an nous séparent


Cette année-là j'ai treize ans
Je passe ma Bar Mitzvah
Et depuis
Plus jamais je n'ai parlé hébreu
Et plus jamais je n'ai mangé casher traditionnel
Jamais tout à fait remis de ce repas de fête organisé pour marquer la réussite de mon passage dans la vie adulte
Toujours dubitatif devant un canard à l'orange
Et écœuré par ce sorbet casher sans goût que ma mère avait appelé "La surprise de Bernard"

Ce soir
Je déambule Rue des Rosiers
Au-dessus des portes
La mémoire reste vive
Le loup n'est jamais bien loin
Au numéro 4
Il s'agit de la mémoire des morts du Directeur, du personnel et des élèves de l'école ORT
Arrêté par la police de Vichy et la Gestapo
Déportés et exterminés à Auschwitz
Parce que nés juifs
Plus loin mais si proches
Au 16
Les Lewkowicz et les Merkier
Toute une famille
Tuée par les nazis
Avec la complicité de Vichy
De l'autre côté de la rue
Le numéro 7
Un restaurant
Un rideau fermé
Couvert d'affiches
Une enseigne
Jo Goldenberg
Ici pas de plaque commémorative
Pourtant ici
Cinq hommes ont fusillé
Tué six hommes
Blessé vingt-deux autres
C'était le 9 août 1982
Tués par la haine
"Et même parmi eux des Français innocents"
Commentaire du Premier Ministre de l'époque
Maladroitement
Extrême-droitement mal
Je pense à la peine des morts
A celle des survivants
Je poursuis mon chemin
Rue des Rosiers
D'autres enseignes
D'autres panneaux publicitaires
Ici je me sens chez moi
Cousin d'une histoire
Cousin de l'Histoire
Ici je suis des vôtres
Ici je veux faire comme vous manger un Fallafel
A présent je commande une assiette de boulettes de viande grillée que je savoure en écrivant ces lignes je vide mon assiette et termine ma Maccabee (une bière israélienne) puis saisi d'un doute j'interpelle un serveur kippa sur la tête "Au fait c'est quoi un Fallafel ?" que je lui demande "Une boulette de pois chiche vous voulez goûter ?" me demande-t-il avant de revenir avec au bout d'une fourchette en plastique ce qui ressemble à une boulette de viande
Je ne goûte pas
Je savoure et termine ce récit
Trente et un ans après l'émotion qui l'a inspiré

Similitudes 2 (Pour Véro)


Face à moi
Anne H.
Une fille Camille
Onze ans
Anne repasse son bac
Toutes les nuits
Et révise

Comme toi
Mon Amour
Comme Toi


Paris, 4 au 7 décembre 2007




samedi 2 décembre 2006

100 000 kilomètres minute



Vendredi 1er décembre 2006.

Aujourd’hui, c’est un grand jour. Ce matin, je suis rentré à minuit treize et mon compteur affichait 99998 km. Cela fait facilement une semaine que je jubile à l’idée de voir les cinq chiffres de mon compteur basculer dans l’ère des centaines de milliers. Et je m’entraîne à me concentrer sur les changements d’unité. Je m’entraîne surtout par tranche de dix kilomètres, me concentrant particulièrement sur le neuf et les hectomètres qui défilent. Et trois fois sur cinq, ça ne loupe pas, enfin si justement, je loupe la transformation du dernier neuf en zéro, concentré que je suis sur la route ou sur la musique que j’écoute ou sur je ne sais quelle idée précieuse que je trouve lamentable dès que je vois que j’ai une nouvelle fois loupé l’apparition du zéro. Et ce matin, je sais que je vais enfin vivre ce moment rare.

J’ai quarante-trois ans et ce n’est évidemment pas la première fois que je vais avoir une bagnole qui aura franchi le cap des cent milles. Dans l’ordre, une Golf, une Lancia, une Seat, une Ford, une Alfa, une Renault. C’est drôle, en l’écrivant, je croirais presque que je le fais exprès de changer de marque à chaque fois… Évidemment, je n’ai pas fait des centaines de milliers de kilomètres avec chacune mais, autant que je me souvienne, je n’ai jamais vécu ce moment de bascule de cinq à six chiffres.

Hier soir, ou plutôt tôt ce matin, en rentrant, j’ai prié pour que la bascule ne se fasse pas dans cette nuit de solitude. Depuis une semaine que j’attends cet événement, j’ai en effet imaginé plusieurs scénarii et aucun d’entre eux ne situait l’action avec moi au volant tout seul dans la nuit noire. Celui qui me semblait le plus sympa consistait à emmener ma famille avec moi pour rouler juste un à trois kilomètres et ainsi transformer ce moment en un souvenir familial original. Une sensation partagée qui ne pourrait trouver sa place dans l’album photo familial mais resterait graver dans le conscient familial. Mais là, à minuit treize, je sais que je ne vais pas les réveiller pour les embarquer dans cet événement qui les perturberait plus qu’autre chose. Mais c’est sûr que si je le faisais, ça resterait dans le conscient familial ! Mais pas comme je l’espère, ça c’est sûr aussi.

Quand je dis que le passage de 99 999 à 100 000 est un moment rare et un évènement, évidemment je sais qu’en lisant ces lignes vous trouverez que c’est plutôt un non-événement. Certes, nous vivons en 2006, à l’heure où tout le monde roule en bagnole et où plusieurs millions d’individus vivent certainement ce même non-événement en même temps que moi. Mais je sais que ce sera un moment rare pour moi car je ne me souviens pas encore avoir fixé mon attention sur ce non-événement que je dois pourtant certainement avoir déjà vécu, tout comme ma femme et évidemment mes enfants.

Bref, à minuit treize, j’ai très rapidement pris la décision de ne réveiller personne. Je ne me vois pas non plus les réveiller plus tôt demain pour les embarquer dans une aventure matinale à sept heures du matin car ils ont plutôt le réveil tranquille. Là aussi sinon, ça ne resterait pas dans le conscient familial comme je le veux. Ce n’est pas grave, j’aviserai au réveil.

Au réveil, j’y étais à six heures. Et je savais le scénario que j’avais imaginé. Je les ai réveillés tranquillement et nous avons pris un petit déjeuner tranquille. Je leur ai dis Salut et je suis entré dans ma voiture à sept heures cinquante.

Départ devant le numéro 4 de la Rue des Faisans. Je tourne à droite puis à gauche pour prendre la Rue du Rivage. C’était une petite rue sympa mais nos élus ont décidé d’en faire le début du futur contournement d’Ostwald durant les travaux du futur tramway. J’imagine déjà les files ininterrompues de voitures et de poids lourds. Hors de question de vivre un moment rare dans cette rue là. En plus, le rivage en question est celui qui borde la gravière du Gerig, une gravière entourée d’une plage où les plus populaires de nos concitoyens venaient bronzer et se baigner l’été venu. J’écris "venaient" car ils ne peuvent plus venir vu que ma voisine de mairesse à décidé d’ériger une barrière afin de « protéger la population contre les risques de noyade ». C’est la version officielle car depuis c’est elle qui bénéficie de la tranquillité d’une plage et d’une vue imprenable sur la plus grande gravière de la Communauté urbaine de Strasbourg. Avec toutes ces pensées dans ma tête, je me vois prier pour que le cap des cent milles n’intervienne pas dans cette Rue du Rivage. Je vois le compteur affiché soudainement 99999 kilomètres. Et merde, plus qu’un kilomètre et je n’ai pas réussi à voir la bascule de 99998 en 99999. Pourvu que je voie la prochaine bascule et que je sois sorti de cette rue.

Ouf, le feu rouge est en vue. Je prends à gauche et me voilà dans la Rue de l’île des Pêcheurs. A ce moment-là, je sais que c’est celle-là, que ce sera celle-là. Cet endroit a en effet déjà une histoire dans mon conscient familial. Quand ma mère a su que j’allais habiter Ostwald, il y a plusieurs années de cela, elle m’a dit qu’à l’époque de sa jeunesse, ce n’est pas loin de chez moi que les Strasbourgeois venaient passer le week-end, entre amis et en amoureux. Il y avait en effet la gravière du Gerig et une petite île avec une guinguette que l’on ne pouvait gagner qu’en barque à la rame. D’où le nom de la Rue de l’île des Pêcheurs. Ce sera celle-là.

Le seul problème de cette rue est qu’entre le feu rouge et la Rue du Général Leclerc, il n’y a pas beaucoup de centaines de mètres. Et je n’ai pas envie non plus de vivre ce moment rare dans la Rue du Général Leclerc. C’est la rue qui traverse Ostwald d’Est en Ouest et c’est bien le problème de ma commune qui se résume plus à une grande traversée routière qu’à une petite commune sympa. Hors de question de voir mon compteur basculer dans cette rue, même si Leclerc a sauvé notre région des griffes nazies.

Mais à l’instant où je pense à tout ça, je me rapproche dangereusement du bout de la Rue de l’île des Pêcheurs. Plus qu’une cinquantaine de mètres et mon compteur affiche encore 99999 kilomètres au compteur. Dix mètres avant l’intersection, il y a une possibilité de demi-tour. Je me dis que je vais l’emprunter pour être sûr de rester dans la Rue de l’île aux Pêcheurs. Et c’est à ce moment-là que, les yeux fixés sur mon compteur, je vois enfin les cinq neuf devenir cent mille. Il est sept heures cinquante quatre.

J’arrive ensuite au croisement et je prends à gauche la rue du Général Leclerc. Je me gare sur la droite et je compose le numéro de téléphone de la maison.

Une seule sonnerie et je tombe sur Thomas, mon aîné. Je lui dis d’appeler Camille et maman autour du téléphone. Je me dis aussi qu’ils doivent bien se demander ce que leur original de papa a encore inventé, surtout qu’à cette heure-ci, ils commencent à être à la bourre pour être à l’heure tous les trois à leurs premiers rendez-vous respectifs. J’imagine déjà l’agacement de Véro. C’est vrai que ça faisait aussi partie du scénario que j’avais imaginé cette nuit.

Ils sont là, me dit Thomas.

Je voulais partager avec vous ce moment rare. J’ai devant les yeux mon compteur qui affiche cinq zéros. C’est nul c’est vrai mais avec le un devant, c’est très joli. Allez, bonne journée à vous trois. Salut. Et je raccroche.

En raccrochant, je me dis que ça, c’est de l’art conceptuel. Et qu’avec ma famille, nous venons de créer une œuvre éphémère.

Je mets mon clignotant et je redémarre. Neuf cents mètres plus loin et cinquante secondes plus tard, je vois mon compteur afficher 100001 kilomètres.

C’était vraiment de l’art éphémère. Il m’aura suffi d’une seule minute pour parcourir 100000 kilomètres.

En rentrant le soir, j’ai demandé à ma femme et à mes enfants de m’écrire comment ils avaient vécu ce coup de téléphone. Promis, juré, je n’ai pas encore lu leur témoignage au moment où j’écris ces lignes. Je vous invite à le découvrir avec moi. Voyeurs que vous êtes ? Non lecteurs intrigués et curieux. Comme moi.

Bernard, Ostwald, le 2 décembre 2006.


Quand tu as téléphoné, je me suis précipitée vers le téléphone en me disant que c’est quelqu’un d’habituel. J’étais devant la télé et on m’a dit de monter. Quand on m’a dit ce qui s’était passé, je me suis dit que ça n’arrive pas tous les jours.

Camille, même lieu, même date, du haut de ses 10 ans.


… Sol, si, sol, ré, si, sol, ré … Dringgg !

- Camille, va répondre !
- Nan !!
- Grrr…

Je pose ma guitare et vais répondre. C’est mon père. Il me dit de dire à tout le monde de venir écouter. Maman se sèche les cheveux, ça va être dur…

Une fois que tout le monde est là, il dit : « J’ai le nombre cent mille devant les yeux. » Je suis le seul à l’avoir entendu. Les autres étant trop loin. Il a gagné au Loto ? Non, impossible, il ne joue jamais. Et là, je me souviens, le compteur de la voiture. C’est vrai que ça n’arrive pas souvent. Je transmets le message aux autres. Personne ne comprend rien. Pas grave. Ce n’était pas une information importante. Papa leur dira…

Thomas, même lieu, même date, du déjà très haut de ses pourtant seulement 13 ans.


J’étais en train de me maquiller devant la glace de la salle de bain. Camille m’a appelée, le téléphone à la main : « Maman, papa veut qu’on écoute tous les trois. »

C’est quoi ce binz ?!? On est déjà à la bourre. On approche tous les trois l’oreille du combiné. Je n’entends presque rien.

« Papa dit qu’il vient de passer les 100 000. »

Les 100 000 ? 100 000 euros ? Il a gagné 100 000 euros ! Non 100 000 kilomètres.

Hop, c’est bien ! dis-je un peu déçue. On n’a plus que deux minutes pour se préparer.

Véronique, même lieu, même date, bientôt vingt ans de mariage avec moi.