jeudi 23 juillet 2009

Étonnement (petit hommage à Richard Brautigan)

Seul à la table des Bons Crus d'Alsace, j'attends trois entraîneurs de mon club pour affiner l'organisation et les défis sportifs et éducatifs à relever pour la saison prochaine. Ils vont me voir avec un Perrier rondelle. Ils vont me demander si je suis au régime.

Comment leur dire que je viens de boire déjà deux Licorne en écrivant un poème en prose et cinq variations ?

Strasbourg, Aux bons crus d'Alsace, le 23 juillet 2009, 19h57.

Un poème en prose et cinq variations


Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 18h38.

Pour une fois, je commence par la fin. Évidemment, il va me falloir remonter un peu le temps pour vous raconter ce qui précède... l'instant où j'écris ces lignes, évidemment. En fait, je n'en ferais rien car je voulais simplement savoir si, en commençant par la fin, l'inspiration me viendrait également. Voire autrement. Et bien Désolé, chère lectrice, ou cher lecteur.

Pour la forme, je finirais quand même par le titre.

Un poème en prose et cinq variations


Variation numéro 1. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 18h47.
Pour une fois, je commence par la fin. Évidemment, je vais devoir remonter un peu le temps pour vous raconter ce qui précède. Enfin, ce qui précède l'instant où j'écris ces lignes, évidemment. En fait, pas du tout. Je voulais simplement voir si, en commençant par la fin, l'inspiration me viendrait également. Voire autrement. Et bien nada. Rien. Pas une idée originale. Quoique.

Variation numéro 2. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 18h53.
Pour une fois, je commence par la fin. Évidemment, je vais devoir remonter un peu le temps pour raconter ce qui m''est arrivé avant. Il était 18h37 quand je me suis assis à la terrasse de La Place, un resto branchouillard de la Place des Drapiers. Je m'étais dis en gros "Un troquet, une dose d'alcool, une idée". Mais une fois assis devant une Licorne, nada. Rien. Pas une idée originale. Je me suis dis alors Commence par la fin. Alors, j'ai commencé par écrire le lieu, la date et l'heure, comme je conclus habituellement. Et puis, j'ai voulu voir si, en commençant par la fin, l'inspiration me viendrait également. Voire autrement. Et bien nada. Rien. Pas une idée originale. Quoique.

Variation numéro 3. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 19h03.
Pour une fois, je commence par la fin. Évidemment, je vais devoir remonter un peu le temps pour raconter ce qui m''est arrivé avant. Il était 18h37 quand je me suis assis à la terrasse de La Place, un resto branchouillard de la Place des Drapiers. Je m'étais dis en gros "je vais écrire en sirotant une bonne Leffe. Mais une fois assis devant une Licorne, nada. Rien. Pas une idée originale. J'ai eu beau commencé par la fin, je n'avais pas vraiment d'inspiration. Alors, j'ai brodé autour de cette réalité. Mais ce n'était pas une idée originale. Quoique.

Variation numéro 4. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 19h09.
Il bruine un peu par intermittence et je me suis donc déplacé de cinq mètres, sous le store. C'était déjà le cas pour la Variation précédente, mais ce n'était pas le sujet. Quoique.

Variation numéro 5. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 19h15.
Je suis assis à la terrasse de La Place, un resto branchouillard de la Place des Drapiers. Je m'suis dit "Un troquet, une idée". J'ai mis du temps avant de me rendre compte que le temps jouait en ma faveur. Après quelques variations sur le même thème - mais tout le monde ne s'appelle pas Raymond Queneau - j'ai fini par retrouver mon rythme et mon inspiration d'observateur du temps qui passe. Ma séance de shiatsu aura mis exactement 43 minutes pour ramener mon stress à un état de créativité acceptable. J'étais donc assis à une terrasse et, l'air de rien, tout en écrivant, je captais des bribes de sens. Deux jeunes bourges d'une vingtaine d'années s'asseyant à la table devant moi, vêtues BCBG. Elles commandent ce que j'imagine être deux jus de fruits pressés. Je continue à écrire puis je vois le serveur déposer sur leur table un Monaco et un verre de vin blanc.

Je replonge dans mon PDA et j'entends une conversation. La serveuse parle anglais, des femmes parlent anglais puis une autre langue, arabe me semble-t-il. Je lève les yeux, une femme voilée et quatre jeunes filles, dont l'une voilée également. Je continue mes variations. A l'instant je fais un tour d'horizon. Les bourges s'en vont, à vélo (normal, on est à Strasbourg), les deux amoureux se sont rapprochés, je regarde derrière moi, trois filles de vingt ans, une rousse, une blonde et une brune qui croise mon regard, de très beaux yeux, un sourire, mais bon, je suis assis tout seul à la table d'un restaurant sous un store, j'ai vingt ans de plus qu'elles, des cheveux gris, un PDA en mains, elles doivent me prendre pour un vieux qui, même à 19h35, continue de bosser. Quoique.


Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 19h40.

samedi 11 juillet 2009

ADN


Je devais avoir une vingtaine d'années à l'époque. Je suivais alors des études pour devenir publicitaire. Un ami d'enfance que j'avais croisé m'avait dit qu'il animait une émission de reggae sur une radio libre. Je l'avais suivi pour assister à l'une d'entre elles et dix jours plus tard, après quelques rencontres et autant de poignées de mains, je commençais ma carrière d'animateur radio. En fait, j'étais comme mes nouveaux collègues à la fois producteur, technicien, journaliste et animateur. Co-animateur en vérité, car j'avais emmené dans cette aventure Marie-Lo, une amie à la voix envoutante, genre voix d'aéroport, une voix désirable, capable d'adoucir les nuits sans sommeil de nos auditeurs.

Mon émission s'appelait "Un homme, une femme" et notre générique - non, ce n'était pas "Chabadabada" ! - était une interprétation jazzy de "La non-demande en mariage" de Georges Brassens, interprétée par Marcel Dadi. Pendant deux heures, de 20h à 22h, nous passions de la chanson francophone. Je passais mes journées de semaine à courir à la médiathèque choisir et emprunter six 33 tours (on ne pouvait en prendre davantage à la fois), j'enregistrais les morceaux que je souhaitais diffuser, je retournais deux heures après les échanger contre six autres et rebelote ainsi cinq jours par semaine, j'écrivais ensuite mon programme de deux heures sur une feuille pour, le dimanche, mixer en direct live mes enchaînements en les commentant avec Marie-Lo.

Nous arrivions dans le studio le dimanche vers 19h30 pour nous imprégner de l'ambiance en écoutant la fin d'une émission qu'un passionné consacrait au cinéma. Au mois de mai, il partait au Festival de Cannes et ramenait une valise d'étoiles et de sons - paroles et musiques, interviews d'acteurs et de techniciens - qu'il reprenait ensuite par extraits dans ses émissions. De ce cinéphile amateur éclairé qui partageait sa passion avec ses auditeurs, avec qui nous parlions un peu d'actus cinématographiques, je ne connaissais que le prénom, L. Il était un véritable militant du cinéma, un lecteur certainement assidu des Cahiers et un pourfendeur tout aussi certainement assidu de Première. Il devait avoir cinq à dix ans de plus que moi, cheveux courts, sérieux, cérébral. Collant parfaitement à son émission. C'était aussi l'époque du Cinéma de minuit sur Antenne 2 le vendredi soir, de Ciné Cinéma sur FR3 le dimanche soir.

Mon vie radiophonique dura deux ans, puis la radio libre devint une radio commerciale avec ses animateurs salariés, ses play-lists contractuelles et ses publicités payantes. Les trois derniers bénévoles, dont je faisais partie, choisirent une autre voie.

Cinq ans plus tard, je bossais dans la pub. J'avais vingt-cinq ans et j'avais briefé des agences pour une campagne visant à promouvoir des offres d'accès à Internet. Lors de leurs présentations, quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître L. sous les traits du directeur artistique de l'une des agences. Egal à lui-même, passionné, professionnel, convaincu. Chaque fois que je le croisais, les mêmes émotions nous ramenaient dans nos années radio et les sourires que nous échangions étaient quelque peu nostalgiques. Les années passaient.

Je devais avoir près de trente cinq ans quand je fus invité au mariage de l'ex de ma femme. Nous les rencontrions assez souvent mais je ne connaissais pas vraiment leurs amis. J'y allais donc en traînant un peu les pieds. Alors que nous entrions dans une grande salle, je repérai quasi-instantanément L. parmi les invités présents. Surprise, étonnement, satisfaction et plaisir de le revoir en dehors du business. L. était en fait le cousin de la mariée. Le reste de la soirée fut la première vraie et belle occasion de nous connaître un peu mieux. Et autrement.

Je devais avoir la quarantaine quand nous fûmes invités à l'anniversaire de très bons amis. Assurés de passer une très bonne soirée, nous savions que nous allions retrouver cette bande d'hallucinés hétéroclites que nous croisions ici plusieurs fois par an. Alors que je buvais, dansais et fumais, j'aperçus L. et son épouse, esseulés dans un coin. J'appris par la suite que son épouse était une copine de nos hôtes. Je me rapprochais pour le saluer et finis la soirée en discutant longuement avec lui.

J'avais eu 44 ans et je venais d'être élu président de mon club de foot. En juin, alors que je venais voir les matches de jeunes un samedi après-midi, quelle ne fut ma surprise de voir L. boire tranquillement un café sur la terrasse de notre club-house. Après discussion, il m'expliqua que son fils avait commencé le foot depuis peu. Quand je lui demandais pourquoi il avait choisi ce club, il me répondit que c'était le club le plus proche de chez lui, chez lui s'avérant être la même rue où habitaient mes beaux-parents.

Vous croyez au hasard, vous ? Moi, pas du tout. Je sais que le monde est petit, particulièrement à Strasbourg. N'empêche que depuis, je surnomme L. "ma chaîne d'ADN". Il est ma deuxième chaîne hélicoïdale, celle qui croise ma route régulièrement et intimement.

Il y a quelques semaines, j'ai recroisé L. chez nos amis. On a à nouveau beaucoup discuté. Il m'a notamment conseillé plusieurs auteurs de romans noirs. J'adore lire mais j'adore aussi passer beaucoup de temps à choisir les livres qui nourriront mon âme. Mais sur ce coup, je n'ai pas hésité et j'ai depuis dévoré tous les livres qu'il m'avait conseillés.

Ces quelques lignes sont le moyen que j'ai retenu pour le remercier. Il ne comprendra rien à tout ça mais ce n'est pas grave, il reste quoi qu'il advienne une part de mon ADN.

Paris, le 11 juillet 2009

lundi 19 mai 2008

Cent raisons apparentes



Samedi matin, je circulai en voiture quand je me rappelai que j'avais oublié de remercier ma mère pour les cent euros qu'elle m'avait offerts pour mon anniversaire.

Les cent euros étaient déjà dépensés depuis bien longtemps en achats de nourriture et autres babioles vitales : je ne m'étais pas spécialement offert de cadeau et je me voyais mal raconter cela à ma mère.

Je me voyais pourtant bien offrir cent euros au premier venu. Me disant cela, je repensais à la biographie d'Alexandre Jardin quand il racontait la vie de son père, un original bienheureux qui, par mauvaise conscience de sa fortune, aimait s'arrêter dans une cabine téléphonique et y laisser quelques centaines de francs pour procurer un instant de bonheur au prochain usager de la cabine.

Ces pensées sorties de ma tête, je poursuivis ma route jusqu'à ma banque où m'attendait notre nouvelle conseillère, la cinquième en deux ans...

Après deux heures de présentations, d'échanges, d'argumentaires et de palabre, je ressortis de la banque fier d'avoir exprimé mes griefs, revendiqué mes exigences, économisé douze euros ardemment négociés et souscrit à une carte Premier très chère et ô combien inutile.

Sortant sans un sou sonnant et trébuchant (le sou) dans mon portefeuille, je décidai de retirer cent euros du distributeur pour m'offrir un café et effectuer quelques emplettes au marché.

Après avoir ingurgité mon café et lu tranquillement les DNA, je me levai pour régler la note. Quelle ne fut pas ma surprise en ouvrant mon portefeuille de le découvrir vide de chez vide. Confus mais serein, j'informai ma serveuse préférée que j'allai vite retirer de l'argent et revenir rembourser ma dette.

Je retournai donc au distributeur en me demandant comment j'avais bien pu égarer cent euros en aussi peu de temps. Évidemment aucun euro ne m'attendait dans la fente à billet du distributeur. Je fermai donc les yeux pour me remémorer la scène. Celle-ci se déroule une demi-heure plus tôt : je me revois demander un retrait de cent euros, presser le bouton métallique pour valider que je ne souhaite pas de ticket, entendre le bip bip m'informant que je peux retirer ma carte bleue, la récupérer effectivement et repartir... sans avoir retirer les cent euros. Aussitôt je rouvris les yeux pour crier un "Quel con !" tonitruant en mon for intérieur.

Néanmoins satisfait d'avoir si rapidement revécu et identifié mon erreur, je réitérai l'opération en veillant cette fois à récupérer réellement mes deuxièmes cent euros que j'emportais cette fois avec moi.

Mi-déçu mi-fataliste, mais franchement heureux d'avoir offert cent euros à un inconnu, je décidai de ne plus faire d'emplettes et de ne plus dépenser d'argent au cours de cette féérique matinée.

Je récupérai donc ma voiture et, rentrant chez moi, je décidai de téléphoner à ma mère. Je la remerciai très sincèrement de des cents euros qu'elle m'avait offerts. J'hésitai à lui raconter la réalité de mon histoire et préférai la taire. Pourtant, au fond de moi, je sais qu'elle en aurait rigolé et qu'elle aurait été fière de moi, fière que son fils se soit offert ce délicieux poème.

 

Ostwald, le 19 mai 2008.

 

 

 

vendredi 14 décembre 2007

C’est dans cette rue

C'est dans cette rue
Que passent les voitures
Quittant le centre historique
Pour gagner les autoroutes

C'est dans cette rue
Que marchent les piétons
Longeant les murs crépis
Pour rejoindre leurs offices

C'est dans cette rue
Que certains matins
Je marque une pause café
Avant de regagner l'autoroute

Ce matin je me garais
Lorsque sortant de mon siège
Je vis par la fenêtre opposée
La tête d'un cheval

Ce matin ce cheval
Regardait le ciel
Immobile et lamentable
Sa tête sortant d'une poubelle

La poubelle était grise et bleu
Et la robe brune du cheval
A roulettes tranchait dans
Ce matin froid d'automne

Aussitôt je pris mon téléphone et
Dégageai le viseur de l'appareil photo
Tout en m'extirpant de la voiture
Quand à peine debout je la vis

Elle venait de surgir sur le trottoir
Femme quinquagénaire
Manteau rose vieillot
Joues rougies par le froid

Elle se tenait à cinq mètres de moi
Ses pieds solidement arrimés au sol
Ses doigts repliés tenant un téléphone
Photographiant Mon cheval

J'eus un fou-rire
Et refermai discrètement
Le viseur de mon téléphone
Avant de m'éloigner

Une demi-heure plus tard
Les DNA et mon café ingurgités
Je regagnais ma voiture
Quand à peine installé je le vis

Il venait de surgir sur le trottoir
SDF quinquagénaire
Manteau gris élimé
Joues rougies par le froid

Il se tenait à dix mètres de moi
Ses yeux fixant la poubelle
Il se tenait à trois mètres de moi
Ses mains libérant Mon cheval

Je regagnais mon autoroute
Et me remémorais cette histoire
Elle et moi fixant ces instants
Et lui revendant Mon cheval

Strasbourg, 14 décembre 2007



vendredi 7 décembre 2007

Trois jours et quatre poèmes à Paris


Rastafari Black rasta veste kaki


Écouteur sur les oreilles
Alpha Blondy ou 50 cents
Méfiance
Appréhension
Peur de l'inconnu
Approche
Derrière lui
Nuque dégagée
Peau nette
Regard glissant vers le bas
Valise
Sac à dos
Étiquette Iberia
L'Espagne
Chaleur
Flamenco
Salsa
Sons et lumières
Métamorphose fantasmagorique
D'un clodo douteux en guitar-hero
De ma méfiance en regain d'intérêt
Méfiance
Méfiance
Surtout de mes propres préjugés

Grain de poussière


Avant-hier dans le métro après avoir observé un rasta je termine un livre dans lequel Philippe Grinberg va au Mémorial de la Shoa découvrir son Secret
Le soir j'aperçois enfin mon hôtel de Turenne quand je passe par la Rue des Rosiers et devant la porte d'entrée du mémorial

Hier matin je pense au 22 à Asnières
Le soir Valérie me dit "C'est quoaaa ?" en imitant la voix nasillarde du Grand Fernand

Hier après-midi Anne qui bosse au Monde me parle de John Paul Lepers
... Que je croise à 23h38 en quittant des amis

Ce midi, C. Meyer me parle de son mari Pierre-Marie qui a des origines en Alsace à Woerth
Aussitôt j'appelle l'une de mes meilleures amies D. Meyer de Woerth pour savoir si elle connaît cette branche familiale

Trop de similitudes troublantes

Je rentre me coucher

Du fond de ce troquet trente et un an nous séparent


Cette année-là j'ai treize ans
Je passe ma Bar Mitzvah
Et depuis
Plus jamais je n'ai parlé hébreu
Et plus jamais je n'ai mangé casher traditionnel
Jamais tout à fait remis de ce repas de fête organisé pour marquer la réussite de mon passage dans la vie adulte
Toujours dubitatif devant un canard à l'orange
Et écœuré par ce sorbet casher sans goût que ma mère avait appelé "La surprise de Bernard"

Ce soir
Je déambule Rue des Rosiers
Au-dessus des portes
La mémoire reste vive
Le loup n'est jamais bien loin
Au numéro 4
Il s'agit de la mémoire des morts du Directeur, du personnel et des élèves de l'école ORT
Arrêté par la police de Vichy et la Gestapo
Déportés et exterminés à Auschwitz
Parce que nés juifs
Plus loin mais si proches
Au 16
Les Lewkowicz et les Merkier
Toute une famille
Tuée par les nazis
Avec la complicité de Vichy
De l'autre côté de la rue
Le numéro 7
Un restaurant
Un rideau fermé
Couvert d'affiches
Une enseigne
Jo Goldenberg
Ici pas de plaque commémorative
Pourtant ici
Cinq hommes ont fusillé
Tué six hommes
Blessé vingt-deux autres
C'était le 9 août 1982
Tués par la haine
"Et même parmi eux des Français innocents"
Commentaire du Premier Ministre de l'époque
Maladroitement
Extrême-droitement mal
Je pense à la peine des morts
A celle des survivants
Je poursuis mon chemin
Rue des Rosiers
D'autres enseignes
D'autres panneaux publicitaires
Ici je me sens chez moi
Cousin d'une histoire
Cousin de l'Histoire
Ici je suis des vôtres
Ici je veux faire comme vous manger un Fallafel
A présent je commande une assiette de boulettes de viande grillée que je savoure en écrivant ces lignes je vide mon assiette et termine ma Maccabee (une bière israélienne) puis saisi d'un doute j'interpelle un serveur kippa sur la tête "Au fait c'est quoi un Fallafel ?" que je lui demande "Une boulette de pois chiche vous voulez goûter ?" me demande-t-il avant de revenir avec au bout d'une fourchette en plastique ce qui ressemble à une boulette de viande
Je ne goûte pas
Je savoure et termine ce récit
Trente et un ans après l'émotion qui l'a inspiré

Similitudes 2 (Pour Véro)


Face à moi
Anne H.
Une fille Camille
Onze ans
Anne repasse son bac
Toutes les nuits
Et révise

Comme toi
Mon Amour
Comme Toi


Paris, 4 au 7 décembre 2007




samedi 2 décembre 2006

100 000 kilomètres minute



Vendredi 1er décembre 2006.

Aujourd’hui, c’est un grand jour. Ce matin, je suis rentré à minuit treize et mon compteur affichait 99998 km. Cela fait facilement une semaine que je jubile à l’idée de voir les cinq chiffres de mon compteur basculer dans l’ère des centaines de milliers. Et je m’entraîne à me concentrer sur les changements d’unité. Je m’entraîne surtout par tranche de dix kilomètres, me concentrant particulièrement sur le neuf et les hectomètres qui défilent. Et trois fois sur cinq, ça ne loupe pas, enfin si justement, je loupe la transformation du dernier neuf en zéro, concentré que je suis sur la route ou sur la musique que j’écoute ou sur je ne sais quelle idée précieuse que je trouve lamentable dès que je vois que j’ai une nouvelle fois loupé l’apparition du zéro. Et ce matin, je sais que je vais enfin vivre ce moment rare.

J’ai quarante-trois ans et ce n’est évidemment pas la première fois que je vais avoir une bagnole qui aura franchi le cap des cent milles. Dans l’ordre, une Golf, une Lancia, une Seat, une Ford, une Alfa, une Renault. C’est drôle, en l’écrivant, je croirais presque que je le fais exprès de changer de marque à chaque fois… Évidemment, je n’ai pas fait des centaines de milliers de kilomètres avec chacune mais, autant que je me souvienne, je n’ai jamais vécu ce moment de bascule de cinq à six chiffres.

Hier soir, ou plutôt tôt ce matin, en rentrant, j’ai prié pour que la bascule ne se fasse pas dans cette nuit de solitude. Depuis une semaine que j’attends cet événement, j’ai en effet imaginé plusieurs scénarii et aucun d’entre eux ne situait l’action avec moi au volant tout seul dans la nuit noire. Celui qui me semblait le plus sympa consistait à emmener ma famille avec moi pour rouler juste un à trois kilomètres et ainsi transformer ce moment en un souvenir familial original. Une sensation partagée qui ne pourrait trouver sa place dans l’album photo familial mais resterait graver dans le conscient familial. Mais là, à minuit treize, je sais que je ne vais pas les réveiller pour les embarquer dans cet événement qui les perturberait plus qu’autre chose. Mais c’est sûr que si je le faisais, ça resterait dans le conscient familial ! Mais pas comme je l’espère, ça c’est sûr aussi.

Quand je dis que le passage de 99 999 à 100 000 est un moment rare et un évènement, évidemment je sais qu’en lisant ces lignes vous trouverez que c’est plutôt un non-événement. Certes, nous vivons en 2006, à l’heure où tout le monde roule en bagnole et où plusieurs millions d’individus vivent certainement ce même non-événement en même temps que moi. Mais je sais que ce sera un moment rare pour moi car je ne me souviens pas encore avoir fixé mon attention sur ce non-événement que je dois pourtant certainement avoir déjà vécu, tout comme ma femme et évidemment mes enfants.

Bref, à minuit treize, j’ai très rapidement pris la décision de ne réveiller personne. Je ne me vois pas non plus les réveiller plus tôt demain pour les embarquer dans une aventure matinale à sept heures du matin car ils ont plutôt le réveil tranquille. Là aussi sinon, ça ne resterait pas dans le conscient familial comme je le veux. Ce n’est pas grave, j’aviserai au réveil.

Au réveil, j’y étais à six heures. Et je savais le scénario que j’avais imaginé. Je les ai réveillés tranquillement et nous avons pris un petit déjeuner tranquille. Je leur ai dis Salut et je suis entré dans ma voiture à sept heures cinquante.

Départ devant le numéro 4 de la Rue des Faisans. Je tourne à droite puis à gauche pour prendre la Rue du Rivage. C’était une petite rue sympa mais nos élus ont décidé d’en faire le début du futur contournement d’Ostwald durant les travaux du futur tramway. J’imagine déjà les files ininterrompues de voitures et de poids lourds. Hors de question de vivre un moment rare dans cette rue là. En plus, le rivage en question est celui qui borde la gravière du Gerig, une gravière entourée d’une plage où les plus populaires de nos concitoyens venaient bronzer et se baigner l’été venu. J’écris "venaient" car ils ne peuvent plus venir vu que ma voisine de mairesse à décidé d’ériger une barrière afin de « protéger la population contre les risques de noyade ». C’est la version officielle car depuis c’est elle qui bénéficie de la tranquillité d’une plage et d’une vue imprenable sur la plus grande gravière de la Communauté urbaine de Strasbourg. Avec toutes ces pensées dans ma tête, je me vois prier pour que le cap des cent milles n’intervienne pas dans cette Rue du Rivage. Je vois le compteur affiché soudainement 99999 kilomètres. Et merde, plus qu’un kilomètre et je n’ai pas réussi à voir la bascule de 99998 en 99999. Pourvu que je voie la prochaine bascule et que je sois sorti de cette rue.

Ouf, le feu rouge est en vue. Je prends à gauche et me voilà dans la Rue de l’île des Pêcheurs. A ce moment-là, je sais que c’est celle-là, que ce sera celle-là. Cet endroit a en effet déjà une histoire dans mon conscient familial. Quand ma mère a su que j’allais habiter Ostwald, il y a plusieurs années de cela, elle m’a dit qu’à l’époque de sa jeunesse, ce n’est pas loin de chez moi que les Strasbourgeois venaient passer le week-end, entre amis et en amoureux. Il y avait en effet la gravière du Gerig et une petite île avec une guinguette que l’on ne pouvait gagner qu’en barque à la rame. D’où le nom de la Rue de l’île des Pêcheurs. Ce sera celle-là.

Le seul problème de cette rue est qu’entre le feu rouge et la Rue du Général Leclerc, il n’y a pas beaucoup de centaines de mètres. Et je n’ai pas envie non plus de vivre ce moment rare dans la Rue du Général Leclerc. C’est la rue qui traverse Ostwald d’Est en Ouest et c’est bien le problème de ma commune qui se résume plus à une grande traversée routière qu’à une petite commune sympa. Hors de question de voir mon compteur basculer dans cette rue, même si Leclerc a sauvé notre région des griffes nazies.

Mais à l’instant où je pense à tout ça, je me rapproche dangereusement du bout de la Rue de l’île des Pêcheurs. Plus qu’une cinquantaine de mètres et mon compteur affiche encore 99999 kilomètres au compteur. Dix mètres avant l’intersection, il y a une possibilité de demi-tour. Je me dis que je vais l’emprunter pour être sûr de rester dans la Rue de l’île aux Pêcheurs. Et c’est à ce moment-là que, les yeux fixés sur mon compteur, je vois enfin les cinq neuf devenir cent mille. Il est sept heures cinquante quatre.

J’arrive ensuite au croisement et je prends à gauche la rue du Général Leclerc. Je me gare sur la droite et je compose le numéro de téléphone de la maison.

Une seule sonnerie et je tombe sur Thomas, mon aîné. Je lui dis d’appeler Camille et maman autour du téléphone. Je me dis aussi qu’ils doivent bien se demander ce que leur original de papa a encore inventé, surtout qu’à cette heure-ci, ils commencent à être à la bourre pour être à l’heure tous les trois à leurs premiers rendez-vous respectifs. J’imagine déjà l’agacement de Véro. C’est vrai que ça faisait aussi partie du scénario que j’avais imaginé cette nuit.

Ils sont là, me dit Thomas.

Je voulais partager avec vous ce moment rare. J’ai devant les yeux mon compteur qui affiche cinq zéros. C’est nul c’est vrai mais avec le un devant, c’est très joli. Allez, bonne journée à vous trois. Salut. Et je raccroche.

En raccrochant, je me dis que ça, c’est de l’art conceptuel. Et qu’avec ma famille, nous venons de créer une œuvre éphémère.

Je mets mon clignotant et je redémarre. Neuf cents mètres plus loin et cinquante secondes plus tard, je vois mon compteur afficher 100001 kilomètres.

C’était vraiment de l’art éphémère. Il m’aura suffi d’une seule minute pour parcourir 100000 kilomètres.

En rentrant le soir, j’ai demandé à ma femme et à mes enfants de m’écrire comment ils avaient vécu ce coup de téléphone. Promis, juré, je n’ai pas encore lu leur témoignage au moment où j’écris ces lignes. Je vous invite à le découvrir avec moi. Voyeurs que vous êtes ? Non lecteurs intrigués et curieux. Comme moi.

Bernard, Ostwald, le 2 décembre 2006.


Quand tu as téléphoné, je me suis précipitée vers le téléphone en me disant que c’est quelqu’un d’habituel. J’étais devant la télé et on m’a dit de monter. Quand on m’a dit ce qui s’était passé, je me suis dit que ça n’arrive pas tous les jours.

Camille, même lieu, même date, du haut de ses 10 ans.


… Sol, si, sol, ré, si, sol, ré … Dringgg !

- Camille, va répondre !
- Nan !!
- Grrr…

Je pose ma guitare et vais répondre. C’est mon père. Il me dit de dire à tout le monde de venir écouter. Maman se sèche les cheveux, ça va être dur…

Une fois que tout le monde est là, il dit : « J’ai le nombre cent mille devant les yeux. » Je suis le seul à l’avoir entendu. Les autres étant trop loin. Il a gagné au Loto ? Non, impossible, il ne joue jamais. Et là, je me souviens, le compteur de la voiture. C’est vrai que ça n’arrive pas souvent. Je transmets le message aux autres. Personne ne comprend rien. Pas grave. Ce n’était pas une information importante. Papa leur dira…

Thomas, même lieu, même date, du déjà très haut de ses pourtant seulement 13 ans.


J’étais en train de me maquiller devant la glace de la salle de bain. Camille m’a appelée, le téléphone à la main : « Maman, papa veut qu’on écoute tous les trois. »

C’est quoi ce binz ?!? On est déjà à la bourre. On approche tous les trois l’oreille du combiné. Je n’entends presque rien.

« Papa dit qu’il vient de passer les 100 000. »

Les 100 000 ? 100 000 euros ? Il a gagné 100 000 euros ! Non 100 000 kilomètres.

Hop, c’est bien ! dis-je un peu déçue. On n’a plus que deux minutes pour se préparer.

Véronique, même lieu, même date, bientôt vingt ans de mariage avec moi.