vendredi 15 janvier 2016

Le facteur humain dans l'usine du futur (1)

Résumé des épisodes précédents. Depuis janvier 2016, j'ai chroniqué la vie d'une communauté d'industriels réfléchissant sur le facteur humain dans l'usine du futur. 

Vendredi 15 janvier 2016, Mireille Hahnschutz, conseillère industrie à la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Alsace, réunissait pour sa première session le groupe de travail qu’elle a créé pour réfléchir sur "le facteur humain dans l’usine du futur". EDF avait également proposé d’y convier le responsable de la Chaire Management des connaissances de l’EM Strasbourg.


"Nous souhaitons impulser une dynamique de partage d’expériences avec des industriels alsaciens pour accompagner la transformation des entreprises vers l'usine du futur"


"L’enjeu consiste à maintenir l'industrie en Alsace et réindustrialiser la France, explique la conseillère industrie de la CCI Alsace. Avec ce groupe de travail, nous souhaitons impulser une dynamique de partage d’expériences avec des industriels alsaciens pour accompagner la transformation des entreprises vers l'usine du futur. Collectivement, ces industriels présents vont co-construire des solutions."

Pour introduire cet après-midi de travail, Mireille Hahnschutz a choisi de montrer aux participants une vidéo sur l'Usine du Futur, réalisée par la Fédération des Industries Mécaniques et le Cetim. Répondant en 2 minutes à la question "L'Usine du Futur, c'est quoi ?", cette vidéo rappelle qu'avec le programme Industrie du futur, un mouvement national s'est enclenché pour replacer l'industrie manufacturière au cœur de l'économie.



Avec l'usine du futur, les enjeux sont multiples en termes d’organisation et de management


Le développement des compétences, la capitalisation des savoirs et le transfert des compétences sont souvent cités, en lien étroit avec l’intégration de nouvelles technologies dans les process de fabrication et de décision des entreprises, ou comment accompagner la montée en compétences et l'évolution des métiers opérationnels (productions, maintenance) et managériaux. En face de toutes ces innovations, l’entrepreneur va également devoir pérenniser des compétences critiques et donc fidéliser ses salariés.

Un autre enjeu exprimé par les décideurs des entreprises alsaciennes relève d’une nouvelle génération d’employé, de leur intégration et de leur adhésion aux valeurs et aux objectifs de l'entreprise. Renforcer l'autonomie des équipes et l'implication des collaborateurs dans le processus d'amélioration continue fait ainsi partie des pistes à explorer.

Ces enjeux induisent également que les dirigeants et responsables des ressources humaines vont devoir trouver des solutions et soient très agiles pour libérer les énergies créatives internes. Les participants sont pleinement conscients de la nécessité de devoir recruter des collaborateurs déjà formés à des nouvelles technologies bien spécifiques.

Formant un cercle ouvert, les participants ont convergé sur les enjeux en lien avec l’usine du futur.
"Il va falloir adapter la flexibilité des opérateurs à la flexibilité des moyens de production, dans le contexte de l'industrie du futur."

"L'adoption des nouvelles technologies dans les usines impacte directement les méthodes de travail et la gestion de nos RH."
"Nos collaborateurs vont devoir être pluridisciplinaires et nos modes de fonctionnement davantage transversaux par rapport aux challenges à venir."

Très rapidement, le groupe de travail a partagé ses expériences vécues sur les hommes et les femmes face au changement, notamment par rapport aux impacts induits par l’usine du futur. Parmi les outils mis en œuvre, la présentation d’un module de formation de micro-learning par simulation numérique, du e-learning mis en situation industrielle a séduit un certain nombre de décideurs présents. Cet outil visait à former un grand nombre de salariés à de multiples activités expertes, ceci afin de conjurer les absences maladie pour éviter des arrêts de production.

Pour se projeter dans l’usine du futur, les animateurs ont ensuite demandé aux participants de se répartir dans deux sous-groupes pour réfléchir à deux questions d’anticipation.


C'est quoi un salarié engagé en 2025 ?


Les entrepreneurs présents sont unanimes pour convenir que les motivations du salarié sont la matière première de son engagement. "C’est un collaborateur qui se sent utile pour lui, pour son entreprise, pour sa planète", qui "s'exprime dans l'entreprise", "un collaborateur qui aime le travail", "un collaborateur heureux" et "qui travaille avec plaisir", qui "adhère aux valeurs de l'entreprise" et "aux objectifs de l'entreprise". C’est un intrapreneur, un "co-entrepreneur". Pour les participants, un salarié engagé est avant tout "un salarié heureux de se lever le matin pour aller travailler." Mais attention, il faudra aussi que "sa quête de sens soit d’autant plus satisfaite qu’en 2025 existera peut-être aussi un SMIC social pour les personnes dépourvus d’un emploi."

En complément de sa motivation, l’autre point d’attention lié à l’engagement du salarié, selon les participants, concerne son savoir-être et son comportement. Un salarié engagé est "un collaborateur engagé sur son temps de présence à 100%", "qui est impliqué et qui participe à la création de valeur", "qui est force de propositions", "qui participe au groupe", "qui alerte et partage les problèmes rencontrés", "qui entraîne ses collègues dans le sens positif". Le salarié engagé sera aussi davantage "autonome" et "auto-apprenant", qui "forme les autres" et "qui transmet plus facilement son savoir". C’est aussi un salarié davantage "mobile", "qui valorise l'entreprise à l'extérieur" et "qui a envie de détecter et ramener des clients".


C'est quoi une entreprise agile en 2025 ?


Le second sous-groupe était invité à réfléchir sur l’entreprise agile. Ici aussi, les entrepreneurs ont été productifs. L’entreprise agile de 2025 sera forte d’un management distribué et de salariés polycompétents. "Une entreprise qui crée du sens" avec des "équipes interactives et autonomes", une "entreprise à l'organisation plate, avec peu de hiérarchie", une entreprise qui saura "se développer en misant sur des managers intrapreneurs et experts", avec des "salariés acteurs de leur organisation" et "qui prennent en main leur formation et le développement de leurs compétences", des "collaborateurs polyvalents et polycompétents", capables "d’exercer plusieurs métiers en fonction du besoin", une "entreprise qui suscite la créativité individuelle et collective". C’est entreprise dans laquelle, "en terme de management, chacun des intervenants est capable de savoir de lui même en fin de journée si sa mission a été bien accomplie ou pas."

L’entreprise agile de 2025 devra aussi être réactive, "capable de réagir dans des délais très courts sur des produits très divers", de "s'adapter à la variation de charge", avec davantage de "visibilité sur l'ensemble de la chaîne de valeur (supply chain)" et donc "capable de réorganiser ses moyens et flux de production", avec demain "des clients qui lanceront eux-mêmes la fabrication de leurs produits".

Un autre aspect de l’entreprise agile concerne l’économie collaborative : "des entreprises se regrouperont pour travailler sur des projets communs", elles "partageront leurs moyens de fabrication et leurs équipements." L’entreprise sera "étendue aux partenaires, aux centres de recherche et développement", elle sera "capable d'intégrer la culture scientifique et de capitaliser l'expérience" et saura "gérer l'innovation ouverte en abolissant des frontières culturelles", une "open innovation" forte de "collaborations avec des entreprises innovantes". Demain, l’entreprise agile "saura d’une part où trouver rapidement les compétences qu'elle n'a pas, d’autre part partager certaines de ses compétences avec d'autres entreprises : employés en temps partagés avec d'autres entreprises, par exemple webmarketing, ingénieur R&D, designer..."

Les participants ont également exprimé leurs attentes par rapport à ce groupe de travail. Partager des expériences menées ou éprouvées, notamment sur les bonnes pratiques managériales et sur des modèles d'organisation performants et propices au bien-être des collaborateurs, impulser une dynamique apprenante au sein du groupe, identifier, co-construire des bonnes pratiques éprouvées ou à éprouver, et pourquoi pas construire un référentiel RH pour l'industrie du futur.

Sur proposition d’EDF, la CCI Alsace a également invité Jean-Philippe Bootz, Maître de conférences à l’EM Strasbourg, à participer au groupe de travail. "Ce qui m’intéresse dans ce groupe de travail, c’est d’observer, accompagner et participer à l'émergence d'une communauté de pratique centrée sur le facteur humain", précise Jean-Philippe, qui est également en tant que responsable de la Chaire Management des connaissance, une chaire soutenue par EDF et ÉS, qui étudie particulièrement les communautés de pratiques.

A l’issue de cette première réunion de travail, l’ensemble des participants s’accordaient sur un mot d’ordre commun : l'humain doit être et sera au centre de l'Usine du futur.


Le groupe de travail "Le facteur humain dans l’usine du futur"


Pilote : Mireille Hahnschutz, conseillère industrie à la CCI Alsace

Participants : Benoît Basier (Corderie Meyer Sansboeuf), Anne Bertrand (Meca Service), Bernard Bloch (EDF), Jean-Philippe Bootz (EM Strasbourg Business School > Chaire Management des connaissances), Georges Cierzniak (Spirotec), Mathieu Greffe (Wolfberger), Franck Keiffer et Stephan Kohler (Liebherr), Philippe Klein (Sew Usocome), Bernard Lambert (Wanzl), Guillaume Lillig et Manuel Simoes (CPC Analytics), Gilles Noeppel (Almedia), Aurélie Peney (Aldès) Benoît Pernet (Impreglon), Mathieu Rollet (NSC Schlumberger), Etienne Wathle (Alpaci)

Coaches des premières sessions : Marcellin Grandjean et Florence Rémy.



A lire sur le même sujet…


Chroniques sur le facteur humain dans l'usine du futur : Au commencement - Chronique suivante

mardi 10 novembre 2009

7,30 € le poème


McDonald’s, j'ai faim
C'n’est pas bon pour ma ligneMais j'ai faim
Quick faim Mais chez McDo En l'absence de Quick
Sur ma route
Miam miam
J'commande un Coca Zéro
Un Royal Bacon
et un Royal Cheese
J'ai une grande gueule mais
Même le Big Mac
N'y entre pas
Mais je commande quand même
Un repas royal

Assis j'entame mon Royal Cheese
... Qui n'a de royal que le nom
Un papier insipide et graisseux
Emballant un burger avalé en six bouchées

Le Royal Bacon semble plus emballant
Et plus royal
Une boîte cadeau cartonnée contenant
Un burger ressemblant davantage
...à un burger
C'est déjà plus mieux miam miam
Je mords à pleine dents
Et déguste chaque bouchée
Et il m'en faut près de
Quinze pour en venir à bout

Voilà
Dix minutes plus tard
J’ai mangé et écrit deux McDo

Et dire que je voulais faire
De la Mc socio-fusion,
De la sociologie appliquée à la clientèle de McDo
En échos à mes variations écrites en juillet à La place
Ce sera pour une autre fois

Juste avant de partir
Je lève les yeux et lis la pub devant moi :
"Mc Flurry, Invente ta recette"
Montrant deux pots de crème
Arrosés chacun d'un filet de chocolat
Le tout entourés de Carambars, de M&M's, de KitKats,
de Daims (?) et de Crumble (marque déposée ?)
Plutôt une bonne idée marketing ce Mc Flurry…
... Sauf qu'en bas est écrit :
Pour votre santé, évitez de grignoter entre les repas.

McDo vient d'inventer un nouveau truc : le grignotage pendant les repas

Sûr que dès cet après-midi je vais vite voir à quoi ressemble ce fameux
www.mangerbouger.fr qui conclut toutes ces pub alimentairement incorrectes


Strasbourg, le 10/11/2009, McD’Oberhausbergen

samedi 24 octobre 2009

14 milliards d’années en deux jours



Avant hier jeudi, j'assistais à une conférence d'Yves Coppens. 1h30 de conférence passionnée et passionnante pour résumer 14 milliards d'années et conclure que l'homme n'en est qu'à son adolescence. 
"En 1830, nous étions 1 milliard, aujourd'hui 6 milliards, c'est plutôt un signe de bonne santé !" 
Merci Monsieur Coppens !

A propos de bonne santé, hier vendredi, j'ai participé à un petit déj' en compagnie de Beigbeder, un Frédéric ma foi bien vodkaïné. C'est sûr que cela doit le changer des narco-souvenirs qu'il décrit dans son dernier livre (que je vous conseille de lire au même titre que Windows on the world !). Un de nos rares écrivains contemporains digne de ce nom. Du désenchantement et des notes d'espoir pour ce porte-parole de ma génération. A la fin, au moment où je lui faisais signer mon Roman français, je lui ai transmis une carte de visite qu'il a mis dans sa poche et sur laquelle je lui conseillais de lire A l'Est d'Eden, qu'il m'a dit n'avoir que vu au ciné mais pas lu. Certain que cela lui fera le plus grand bien, pour mieux comprendre sa relation avec ses parents et son frère modèle. Mais je pense qu'il a déjà jeté ma carte de visite...

Si tous les jours étaient ainsi...

Ostwald, le 24 octobre 2009.

jeudi 23 juillet 2009

Étonnement (petit hommage à Richard Brautigan)

Seul à la table des Bons Crus d'Alsace, j'attends trois entraîneurs de mon club pour affiner l'organisation et les défis sportifs et éducatifs à relever pour la saison prochaine. Ils vont me voir avec un Perrier rondelle. Ils vont me demander si je suis au régime.

Comment leur dire que je viens de boire déjà deux Licorne en écrivant un poème en prose et cinq variations ?

Strasbourg, Aux bons crus d'Alsace, le 23 juillet 2009, 19h57.

Un poème en prose et cinq variations


Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 18h38.

Pour une fois, je commence par la fin. Évidemment, il va me falloir remonter un peu le temps pour vous raconter ce qui précède... l'instant où j'écris ces lignes, évidemment. En fait, je n'en ferais rien car je voulais simplement savoir si, en commençant par la fin, l'inspiration me viendrait également. Voire autrement. Et bien Désolé, chère lectrice, ou cher lecteur.

Pour la forme, je finirais quand même par le titre.

Un poème en prose et cinq variations


Variation numéro 1. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 18h47.
Pour une fois, je commence par la fin. Évidemment, je vais devoir remonter un peu le temps pour vous raconter ce qui précède. Enfin, ce qui précède l'instant où j'écris ces lignes, évidemment. En fait, pas du tout. Je voulais simplement voir si, en commençant par la fin, l'inspiration me viendrait également. Voire autrement. Et bien nada. Rien. Pas une idée originale. Quoique.

Variation numéro 2. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 18h53.
Pour une fois, je commence par la fin. Évidemment, je vais devoir remonter un peu le temps pour raconter ce qui m''est arrivé avant. Il était 18h37 quand je me suis assis à la terrasse de La Place, un resto branchouillard de la Place des Drapiers. Je m'étais dis en gros "Un troquet, une dose d'alcool, une idée". Mais une fois assis devant une Licorne, nada. Rien. Pas une idée originale. Je me suis dis alors Commence par la fin. Alors, j'ai commencé par écrire le lieu, la date et l'heure, comme je conclus habituellement. Et puis, j'ai voulu voir si, en commençant par la fin, l'inspiration me viendrait également. Voire autrement. Et bien nada. Rien. Pas une idée originale. Quoique.

Variation numéro 3. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 19h03.
Pour une fois, je commence par la fin. Évidemment, je vais devoir remonter un peu le temps pour raconter ce qui m''est arrivé avant. Il était 18h37 quand je me suis assis à la terrasse de La Place, un resto branchouillard de la Place des Drapiers. Je m'étais dis en gros "je vais écrire en sirotant une bonne Leffe. Mais une fois assis devant une Licorne, nada. Rien. Pas une idée originale. J'ai eu beau commencé par la fin, je n'avais pas vraiment d'inspiration. Alors, j'ai brodé autour de cette réalité. Mais ce n'était pas une idée originale. Quoique.

Variation numéro 4. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 19h09.
Il bruine un peu par intermittence et je me suis donc déplacé de cinq mètres, sous le store. C'était déjà le cas pour la Variation précédente, mais ce n'était pas le sujet. Quoique.

Variation numéro 5. Ou presque.

Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 19h15.
Je suis assis à la terrasse de La Place, un resto branchouillard de la Place des Drapiers. Je m'suis dit "Un troquet, une idée". J'ai mis du temps avant de me rendre compte que le temps jouait en ma faveur. Après quelques variations sur le même thème - mais tout le monde ne s'appelle pas Raymond Queneau - j'ai fini par retrouver mon rythme et mon inspiration d'observateur du temps qui passe. Ma séance de shiatsu aura mis exactement 43 minutes pour ramener mon stress à un état de créativité acceptable. J'étais donc assis à une terrasse et, l'air de rien, tout en écrivant, je captais des bribes de sens. Deux jeunes bourges d'une vingtaine d'années s'asseyant à la table devant moi, vêtues BCBG. Elles commandent ce que j'imagine être deux jus de fruits pressés. Je continue à écrire puis je vois le serveur déposer sur leur table un Monaco et un verre de vin blanc.

Je replonge dans mon PDA et j'entends une conversation. La serveuse parle anglais, des femmes parlent anglais puis une autre langue, arabe me semble-t-il. Je lève les yeux, une femme voilée et quatre jeunes filles, dont l'une voilée également. Je continue mes variations. A l'instant je fais un tour d'horizon. Les bourges s'en vont, à vélo (normal, on est à Strasbourg), les deux amoureux se sont rapprochés, je regarde derrière moi, trois filles de vingt ans, une rousse, une blonde et une brune qui croise mon regard, de très beaux yeux, un sourire, mais bon, je suis assis tout seul à la table d'un restaurant sous un store, j'ai vingt ans de plus qu'elles, des cheveux gris, un PDA en mains, elles doivent me prendre pour un vieux qui, même à 19h35, continue de bosser. Quoique.


Strasbourg, La Place, le 23 juillet 2009, 19h40.

samedi 11 juillet 2009

ADN


Je devais avoir une vingtaine d'années à l'époque. Je suivais alors des études pour devenir publicitaire. Un ami d'enfance que j'avais croisé m'avait dit qu'il animait une émission de reggae sur une radio libre. Je l'avais suivi pour assister à l'une d'entre elles et dix jours plus tard, après quelques rencontres et autant de poignées de mains, je commençais ma carrière d'animateur radio. En fait, j'étais comme mes nouveaux collègues à la fois producteur, technicien, journaliste et animateur. Co-animateur en vérité, car j'avais emmené dans cette aventure Marie-Lo, une amie à la voix envoutante, genre voix d'aéroport, une voix désirable, capable d'adoucir les nuits sans sommeil de nos auditeurs.

Mon émission s'appelait "Un homme, une femme" et notre générique - non, ce n'était pas "Chabadabada" ! - était une interprétation jazzy de "La non-demande en mariage" de Georges Brassens, interprétée par Marcel Dadi. Pendant deux heures, de 20h à 22h, nous passions de la chanson francophone. Je passais mes journées de semaine à courir à la médiathèque choisir et emprunter six 33 tours (on ne pouvait en prendre davantage à la fois), j'enregistrais les morceaux que je souhaitais diffuser, je retournais deux heures après les échanger contre six autres et rebelote ainsi cinq jours par semaine, j'écrivais ensuite mon programme de deux heures sur une feuille pour, le dimanche, mixer en direct live mes enchaînements en les commentant avec Marie-Lo.

Nous arrivions dans le studio le dimanche vers 19h30 pour nous imprégner de l'ambiance en écoutant la fin d'une émission qu'un passionné consacrait au cinéma. Au mois de mai, il partait au Festival de Cannes et ramenait une valise d'étoiles et de sons - paroles et musiques, interviews d'acteurs et de techniciens - qu'il reprenait ensuite par extraits dans ses émissions. De ce cinéphile amateur éclairé qui partageait sa passion avec ses auditeurs, avec qui nous parlions un peu d'actus cinématographiques, je ne connaissais que le prénom, L. Il était un véritable militant du cinéma, un lecteur certainement assidu des Cahiers et un pourfendeur tout aussi certainement assidu de Première. Il devait avoir cinq à dix ans de plus que moi, cheveux courts, sérieux, cérébral. Collant parfaitement à son émission. C'était aussi l'époque du Cinéma de minuit sur Antenne 2 le vendredi soir, de Ciné Cinéma sur FR3 le dimanche soir.

Mon vie radiophonique dura deux ans, puis la radio libre devint une radio commerciale avec ses animateurs salariés, ses play-lists contractuelles et ses publicités payantes. Les trois derniers bénévoles, dont je faisais partie, choisirent une autre voie.

Cinq ans plus tard, je bossais dans la pub. J'avais vingt-cinq ans et j'avais briefé des agences pour une campagne visant à promouvoir des offres d'accès à Internet. Lors de leurs présentations, quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître L. sous les traits du directeur artistique de l'une des agences. Egal à lui-même, passionné, professionnel, convaincu. Chaque fois que je le croisais, les mêmes émotions nous ramenaient dans nos années radio et les sourires que nous échangions étaient quelque peu nostalgiques. Les années passaient.

Je devais avoir près de trente cinq ans quand je fus invité au mariage de l'ex de ma femme. Nous les rencontrions assez souvent mais je ne connaissais pas vraiment leurs amis. J'y allais donc en traînant un peu les pieds. Alors que nous entrions dans une grande salle, je repérai quasi-instantanément L. parmi les invités présents. Surprise, étonnement, satisfaction et plaisir de le revoir en dehors du business. L. était en fait le cousin de la mariée. Le reste de la soirée fut la première vraie et belle occasion de nous connaître un peu mieux. Et autrement.

Je devais avoir la quarantaine quand nous fûmes invités à l'anniversaire de très bons amis. Assurés de passer une très bonne soirée, nous savions que nous allions retrouver cette bande d'hallucinés hétéroclites que nous croisions ici plusieurs fois par an. Alors que je buvais, dansais et fumais, j'aperçus L. et son épouse, esseulés dans un coin. J'appris par la suite que son épouse était une copine de nos hôtes. Je me rapprochais pour le saluer et finis la soirée en discutant longuement avec lui.

J'avais eu 44 ans et je venais d'être élu président de mon club de foot. En juin, alors que je venais voir les matches de jeunes un samedi après-midi, quelle ne fut ma surprise de voir L. boire tranquillement un café sur la terrasse de notre club-house. Après discussion, il m'expliqua que son fils avait commencé le foot depuis peu. Quand je lui demandais pourquoi il avait choisi ce club, il me répondit que c'était le club le plus proche de chez lui, chez lui s'avérant être la même rue où habitaient mes beaux-parents.

Vous croyez au hasard, vous ? Moi, pas du tout. Je sais que le monde est petit, particulièrement à Strasbourg. N'empêche que depuis, je surnomme L. "ma chaîne d'ADN". Il est ma deuxième chaîne hélicoïdale, celle qui croise ma route régulièrement et intimement.

Il y a quelques semaines, j'ai recroisé L. chez nos amis. On a à nouveau beaucoup discuté. Il m'a notamment conseillé plusieurs auteurs de romans noirs. J'adore lire mais j'adore aussi passer beaucoup de temps à choisir les livres qui nourriront mon âme. Mais sur ce coup, je n'ai pas hésité et j'ai depuis dévoré tous les livres qu'il m'avait conseillés.

Ces quelques lignes sont le moyen que j'ai retenu pour le remercier. Il ne comprendra rien à tout ça mais ce n'est pas grave, il reste quoi qu'il advienne une part de mon ADN.

Paris, le 11 juillet 2009

lundi 19 mai 2008

Cent raisons apparentes



Samedi matin, je circulai en voiture quand je me rappelai que j'avais oublié de remercier ma mère pour les cent euros qu'elle m'avait offerts pour mon anniversaire.

Les cent euros étaient déjà dépensés depuis bien longtemps en achats de nourriture et autres babioles vitales : je ne m'étais pas spécialement offert de cadeau et je me voyais mal raconter cela à ma mère.

Je me voyais pourtant bien offrir cent euros au premier venu. Me disant cela, je repensais à la biographie d'Alexandre Jardin quand il racontait la vie de son père, un original bienheureux qui, par mauvaise conscience de sa fortune, aimait s'arrêter dans une cabine téléphonique et y laisser quelques centaines de francs pour procurer un instant de bonheur au prochain usager de la cabine.

Ces pensées sorties de ma tête, je poursuivis ma route jusqu'à ma banque où m'attendait notre nouvelle conseillère, la cinquième en deux ans...

Après deux heures de présentations, d'échanges, d'argumentaires et de palabre, je ressortis de la banque fier d'avoir exprimé mes griefs, revendiqué mes exigences, économisé douze euros ardemment négociés et souscrit à une carte Premier très chère et ô combien inutile.

Sortant sans un sou sonnant et trébuchant (le sou) dans mon portefeuille, je décidai de retirer cent euros du distributeur pour m'offrir un café et effectuer quelques emplettes au marché.

Après avoir ingurgité mon café et lu tranquillement les DNA, je me levai pour régler la note. Quelle ne fut pas ma surprise en ouvrant mon portefeuille de le découvrir vide de chez vide. Confus mais serein, j'informai ma serveuse préférée que j'allai vite retirer de l'argent et revenir rembourser ma dette.

Je retournai donc au distributeur en me demandant comment j'avais bien pu égarer cent euros en aussi peu de temps. Évidemment aucun euro ne m'attendait dans la fente à billet du distributeur. Je fermai donc les yeux pour me remémorer la scène. Celle-ci se déroule une demi-heure plus tôt : je me revois demander un retrait de cent euros, presser le bouton métallique pour valider que je ne souhaite pas de ticket, entendre le bip bip m'informant que je peux retirer ma carte bleue, la récupérer effectivement et repartir... sans avoir retirer les cent euros. Aussitôt je rouvris les yeux pour crier un "Quel con !" tonitruant en mon for intérieur.

Néanmoins satisfait d'avoir si rapidement revécu et identifié mon erreur, je réitérai l'opération en veillant cette fois à récupérer réellement mes deuxièmes cent euros que j'emportais cette fois avec moi.

Mi-déçu mi-fataliste, mais franchement heureux d'avoir offert cent euros à un inconnu, je décidai de ne plus faire d'emplettes et de ne plus dépenser d'argent au cours de cette féérique matinée.

Je récupérai donc ma voiture et, rentrant chez moi, je décidai de téléphoner à ma mère. Je la remerciai très sincèrement de des cents euros qu'elle m'avait offerts. J'hésitai à lui raconter la réalité de mon histoire et préférai la taire. Pourtant, au fond de moi, je sais qu'elle en aurait rigolé et qu'elle aurait été fière de moi, fière que son fils se soit offert ce délicieux poème.

 

Ostwald, le 19 mai 2008.